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Son nom est Soheila, elle a 24 ans. C'est cette jeune femme que Zohreh Soleimani journaliste iranienne a choisi de suivre dans son documentaire "To Kill a Sparrow" (Voir vidéo à la fin de l'article). Littéralement "Pour tuer un moineau". Triste histoire très révélatrice des maux des femmes en Afghanistan.

En 2011, dans la cellule de Badam Bagh à Kaboul, pièce qu'elle a partagée avec des détenues qui avaient tué ou bien volé, Soheila témoigne alors qu'elle purge sa peine. Son crime ? Celui auquel tout le monde aspire: l'amour, tout simplement. Vivre avec celui qu'elle a choisi.

Malheureusement pour elle, Soheila est née en Afghanistan, pays où les traditions ont la dent dure. Et son destin a bel et bien été scellé avant même qu'elle ne sorte des douces années de l'enfance. "Mon père m'a échangée lorsque j'avais 5 ans à un homme qui était plus vieux que moi." Doux euphémisme. L'âge de son mari était de 49 ans à l'époque...


"Elle m'a dit qu'elle allait se suicider"

La jeune femme a en fait été victime du "Baad", une vieille coutume qui consiste à offrir une jeune fille en guise de compensation pour résoudre un différend entre deux familles. A 13 ans, elle ouvre de (tristes) yeux et est ainsi terrorisée lorsqu'elle découvre durant ses fiançailles que son futur mari a une barbe blanche. A 16 ans, la veille du mariage, elle décide de fuir et demande l'aide de son cousin Niaz Mohammad qui accepte de l'aider. 

"Elle m'a dit qu'elle allait se suicider si je ne l'aidais pas", se rappelle ce dernier. Petit imprévu, les deux "fugueurs" tombent amoureux avant d'être rattrapés par la réalité. "Trois ans plus tard, mon père m'a retrouvée et m'a mise en prison", témoigne-t-elle avant de prendre son fils dans ses bras, symbole de leur union. 


" Une femme doit être mariée au mari que son père a choisi"

Soheila et Niaz Mohammad sont donc incarcérés en prison et condamnés pour différents chefs: adultère, un enfant hors-mariage et pour bigamie. La jeune femme a été condamnée à passer six ans privée de liberté.

Comme Soheila, des centaines d'Afghanes sont considérées comme des criminelles, traquées par leur famille qui se considère "déshonorée". "Notre religion, l'Islam, ne laisse pas une femme faire tout ce qu'elle veut. Selon la loi islamique, une femme doit être mariée à l'homme que son père a choisi, peu importe son âge, qu'elle ait 8, 9 ou 10 ans. La femme lui appartient et une femme n'a pas le droit de refuser", explique son père lors d'une visite à sa fille.

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Le père de Soheila

Dans la prison de Kaboul, d'autres jeunes femmes sont dans sa situation. Certaines ont été arrêtées par la police, d'autres dénoncées par leur famille. " La plupart de ces jeunes femmes sont ici pour des crimes moraux", confirme Homeyra, chef des surveillantes de la prison pour femmes. "Soheila n'est pas coupable. Le gouvernement doit faire quelque chose pour mettre fin à ces abus", poursuit-elle. Soheila lui emboîte le pas. "Le gouvernement nous ignore. Je veux qu'il nous libère".


"Il n'y a pas de justice"

Ces mariages forcés sont pourtant illégaux. Sous la pression internationale, en 2009, le président afghan de l'époque Hamid Karzaï, avait, en effet, amendé de nombreux articles d'une loi qui avait fait controverse. Légalement, ces femmes ont le droit de se marier comme l'affirme Gul Ghutai, juriste pour le droit des femmes. "Le droit civil afghan autorise le mariage des femmes âgées de plus de 16 ans avec l'homme de leur choix même sans l'accord des parents. Cependant, à cause du poids des traditions dans nos sociétés, ce droit est enlevé aux femmes. C'est le père ou le frère qui décide de leur vie et de leur futur."

Malgré cette loi, de nombreuses femmes comme Soheila continuent donc d'être emprisonnées. "Il n'y a pas de justice sinon je ne serais pas emprisonné. Ils devraient plutôt arrêter le père qui a abandonné sa fille lors d'un échange. Il n'y aucune loi dans le Coran ou n'importe où qui dit de faire des choses comme cela", estime le mari de Soheila.

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Gul Ghutai, juriste pour le droit des femmes


Libérée mais menacée de mort par sa famille...

Le 27 avril 2012, la jeune mère est finalement transférée dans une maison pour femmes sous l'égide d'une association afghane qui l'aide à obtenir gain de cause devant la Cour suprême. Elle finit par divorcer se libérant ainsi de ce mariage arrangé. En attendant la libération de son mari, (Ndlr: à cette époque elle ne l'a pas vu depuis 3 ans et 4 mois) Soheila a demandé à revenir vivre dans sa famille. Arrivée sur place avec les papiers du divorce, elle s'est fait battre par son père, son mari, sa belle sœur et son oncle. "Ils m'ont dit qu'ils ne voulaient plus jamais me voir."

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Le père et le frère de Soheila 

Contacté par la journaliste, son père ne reconnaît toujours pas la loi de l'Etat afghan et reste campé sur sa position concernant son mari. "Celui qui est en prison, je ne l'aime pas, c'est une mauvaise personne. L'homme qu'elle aime, je ne vais jamais l'accepter. Peu importe où elle se trouve, je les retrouverai", explique le vieil homme. 

Quelques mois plus tard, la journaliste retourne dans la maison familiale posant les mêmes questions mais cette fois à son frère. "Si elle part... (Ndlr: il fait le signe d'appuyer sur la détente). Nous n'avons pas peur de mourir, nous n'avons pas peur de tuer. Pour nous c'est comme tuer un moineau...".


De nouveau réunis...

Le documentaire se termine par un message que Niaz Mohammad, incarcéré, souhaite faire passer à sa douce. "Je veux du fond du cœur lui dire que je veux la revoir un jour. Je l'aime. Sois forte, nous n'avons pas d'autres choix."

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Niaz Mohammad, son mari 

Depuis la fin du documentaire, après quatre ans de prison, ce dernier a été libéré il y a deux mois et il a retrouvé Soheila. Mauvaise nouvelle, il a contracté une hépatite en prison et souffre de diabète. 

Le frère de Soheila la menace régulièrement mais elle enregistre ses appels et va se plaindre à la police. La propre fille de ce dernier s'est également enfuie après le même engagement qu'avait pris son père pour elle alors qu'elle n'avait que trois ans... Le vol du moineau en appellera-t-il d'autres ?



"En 2009, le viol n'était pas illégal en Afghanistan"

Rod Nordland est journaliste, chef du bureau du New York Times à Kaboul et vainqueur du prix Pullitzer 2010.

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Le cas de Soheila est-il rare ?

Il y a des centaines de femmes dans ces prisons et 75% environ selon une ONG sont là pour des "social crimes". Des femmes qui ont quitté leur famille, refusé d'être mariées de force, qui sont accusées d'adultère... Soheila a eu la chance d'avoir une place dans une maison pour femmes. Dans les régions rurales, la plupart n'en n'ont pas.

Une loi existe pourtant.

De nombreux groupes et des familles refusent d'en tenir compte, de reconnaître cette loi et tout particulièrement dans les campagnes. Certains juges préfèrent se référer à la loi tribale. De même, quand les femmes sont arrêtées certains policiers la redonnent souvent à la famille malgré l'existence de cette loi. Rappelez-vous de Bibi Aisha (Ndlr: La jeune femme avait été promise en mariage à 16 ans mais s'était échappée, elle avait été mutilée) la police l'avait arrêtée et l'avait remise à ses bourreaux même s'ils savaient qu'elle était aux mains des talibans.

La situation des femmes s'améliore-t-elle ?

L'Afghanistan est l'un des pires endroits du monde pour les femmes. L'espérance de vie des femmes (44 ans) y est inférieure à celle des hommes malgré tous les conflits et les guerres qu'il y a eus. 

Comment, dès lors, faire changer les mentalités ?

Cela va prendre du temps. Le seul moyen pour que les choses changent, c'est que les pays occidentaux continuent à faire pression sur les autorités afghanes. En 2009, le viol n'était pas quelque chose d'illégal en Afghanistan, maintenant il l'est même si évidemment les femmes qui sont mariées de force sont également violées... Hamid Karzaï, l'ancien Président, s'est érigé comme le défenseur des femmes, mais il n'a pas non plus tout fait pour que ces avancées se retrouvent au niveau de ses administrations. De même, sa femme qui est docteur, éduquée ne se montre jamais en public. C'est quand même révélateur.