"On sous-estime toujours le vote FN"

Jacques Besnard Publié le - Mis à jour le

International C'est le gros coup de ce premier tour : le Front national, qui a récolté 4,65% des voix, se maintient au second tour dans 315 villes et participera à 229 triangulaires. Mieux, le parti de Marine Le Pen obtient, dès le 1er tour, l'élection de Steeve Briois, nouveau maire d'Hénin-Beaumont. Comment expliquer ces résultats ? Qu'attendre du second tour ? Entretien avec Jean-Yves Camus, directeur de l'Observatoire des radicalités politiques (Orap) et chercheur associé à l'institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).


Après le vote de dimanche, la présidente du Front national, Marine Le Pen, a salué "un cru exceptionnel"et "la fin de la bipolarisation de la vie politique". Peut-on dire après ce premier tour que le Front national a réussi son pari ?

"C'est compliqué de le dire au lendemain du premier tour. On peut tirer trois enseignements de ce scrutin. C'est tout d'abord un vote de défiance vis-à-vis de la politique gouvernementale. On peut le voir notamment grâce au bon score d'Europe Ecologie-Les Verts (EELV). Le vote a également été plus favorable à l'UMP. C'est un classique. Après un changement de majorité, lors du premier scrutin, l'électeur donne souvent un coup de volant dans l'autre sens. Enfin, dernier enseignement, le Front national est extrêmement fort. Le FN présente des scores impressionnants dans des villes où on s'attendait à ce qu'il récolte un score important mais pas autant. Ces derniers mois, les instituts de sondage ont montré que les électeurs frontistes étaient plus facilement prévisibles. On se rend compte que l'on sous-estime toujours le vote FN."

Ces résultats se confirmeront-ils au second tour ? Les triangulaires* ne vont-elles pas jouer en leur défaveur ?

"Le dépôt de liste a lieu mardi à 18 heures. Ça négocie beaucoup. Bien plus à gauche qu'à droite. L'UMP a clairement dit qu'il ne souhaitait ni front républicain, ni alliance avec le FN. Les consignes du Front national seront donc de maintenir tous les élus à deux ou trois exceptions près. Selon moi, ce serait, dans les cas où le non-désistement de FN aurait pour conséquence le maintien ou l'arrivée d'un maire Front de gauche ou du Parti communiste."

Peut-on tirer de ce scrutin local des conclusions au niveau national ?

"Ce score ne montre pas ce que cela peut représenter au niveau national, dans la mesure où le parti n'a présenté que 597 listes. Tous les Français n'ont pas eu la possibilité de voter pour le FN. Le 25 mai, lors des élections européennes, ce sera un vrai test national car le FN sera présent partout. On pourra voir réellement voir la force de ce parti. Sur la base des résultats de dimanche, j'envisage le score FN à 20%, peut-être un peu plus. La question centrale sera de savoir qui du FN et de l'UMP arrivera en tête dans les huit circonscriptions. Le rapport de force peut-il s'inverser vers le FN au détriment de l'UMP ?"

On dit souvent que l'abstention profite au FN. Quand on regarde les taux de participation dans les villes où le parti obtient des bons scores, on s'aperçoit qu'elle est moins forte qu'ailleurs ?

"Le Front mobilise mieux son électorat que les partis traditionnels. Le score d'hier est un score plancher. Il y a de la réserve notamment du côté des abstentionnistes, qui pourraient se laisser convaincre dans l'entre-deux tours. Le score des élections partielles entre l'élection de François Hollande et la fin 2013 ont montré qu'ils pouvaient améliorer leurs scores entre le premier et le second tour. Avant, il y avait une déperdition."

Est-ce une conséquence de l'opération "dédiabolisation" de Marine Le Pen ou une déception envers les partis traditionnels et le Parti socialiste et l'UMP notamment ?

"C'est un peu des deux. En partie, une dédiabolisation. Certains électeurs sensibles aux idées de Marine Le Pen (immigration, sécurité, identité nationale) ne l'auraient pas été avec Jean-Marie Le Pen. Les électeurs de Marine Le Pen votent pour le FN pour des raisons structurelles à cause des délocalisations, du chômage. Il y aussi une désaffection massive envers les partis traditionnels. Le taux de défiance vis-à-vis des élus politiques est à un niveau record. Les enquêtes sont claires pour montrer qu'il y a un rejet massif de la classe politique. Les électeurs ont essayé à droite puis à gauche, la seule alternative qu'ils trouvent est le FN qui n'a jamais pris part à une coalition gouvernementale."


Ces élections municipales sont l'occasion pour le parti de prouver qu'il est capable justement d'avoir des responsabilités ?

"Cela fait partie des questions importantes. Comment ces villes vont-elles être gérées ? Et notamment Hénin-Beaumont, qui va être le phare que tout le monde va observer. Marine Le Pen a pourtant affirmé qu'elle ne voulait pas que la gestion communale soit un laboratoire de ce que pourrait être la politique du Front national au niveau national. En 1995, quatre villes aux mains du FN ont été des exemples de gestion désastreuse. Ils avaient essayé de prendre des décisions de préférence nationale, notamment une discrimination en ce qui concerne le logement. Ils se sont fait rappeler à l'ordre par les juges et autorités administratives. Marine Le Pen ne veut plus faire d'erreurs de débutant. La leçon de 1995 a été a-priori retenue. Reste à savoir si les consignes de modération concernant la gestion des villes seront suivies, si la base et les militants sauront comprendre cela."

Le parti n'a pu présenter que 497 listes. Pourquoi ? Le FN manque de cadres ?

"La France est exceptionnelle au niveau de son morcellement administratif. Il y a près de 37 000 communes, c'est impossible pour un parti émergent comme le FN de présenter des candidats partout. Il doit y avoir 50 000 adhérents FN. C'est complètement impossible."

Le FN fait également une percée dans des endroits où il n'avait pas ou peu de bases. C'est le cas de la Bretagne ou du Limousin. A Lorient, par exemple, le score FN passe de 4% en 2008 à 15% ce dimanche. Idem pour Limoges où le candidat est à 16,9%.

"La Bretagne, le Pays-de-la Loire, le Poitou-Charentes, étaient des terres de mission pour le FN qui était à 5% en moyenne lors des dernières élections.  Concernant la Bretagne, dont je suis originaire, c'est le sentiment d'enclavement territorial qui prédomine. La région a subi une crise économique massive à causer la perte d'emplois. Pendant des années, l'économie s'est orientée uniquement vers un secteur d'activité : l'agroalimentaire. Evidemment quand l'activité pique du nez, s'ensuit un vote sanction."

Jacques Besnard

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