International 46,2% des étudiants français de première année ne passent pas en deuxième année d'études... Ce chiffre interpellant n'est pas nouveau, la passerelle entre le secondaire et les études supérieures laisse de nombreux jeunes sur le côté. Ces échecs touchent bien évidemment les étudiants belges. Alors, comment y remédier ? A Mulhouse, l’université de Haute Alsace propose un nouveau cursus intitulé "UHA 4.0"  pour aider les étudiants qui décrochent, à décrocher (justement) l'équivalent d'un bachelier en informatique mais sans avoir à passer par la case "blocus". Pas de notes, pas d'examens mais une formation pratique adaptée au monde de l'entreprise. Entretien avec Pierre-Alain Muller, vice-président de l'Université de Haute-Alsace, professeur des universités en informatique, en charge de l'innovation pédagogique.

Pourquoi avoir choisi de lancer ce nouveau cursus ?

Je ne me souviens pas forcément de la genèse de ce projet mais je peux en tout cas vous dire qu'il répond à de multiples constats. Je parlais tout d'abord à des chefs d'entreprise qui n'arrivent pas à trouver des collaborateurs et à des jeunes qui ont du mal à suivre une formation classique. Le but était d'arriver à trouver un moyen de répondre à ces deux problèmes en créant une formation adaptée. Ici, on reste dans l'université mais on change le moyen de transmission des connaissances. Cette pédagogie n'est pas basée sur la théorie mais se raccroche à des choses concrètes.


"Ils comprennent la finalité de l'apprentissage"


L'une des originalités de ce projet est qu'il n'y a pas de cours magistraux... Comment se passe du coup l'enseignement au quotidien ?

C'est une formation très pratique. Les étudiants travaillent sur des projets apportés par les entreprises partenaires. Ils ont des problématiques à résoudre qu'ils doivent traiter au quotidien. Ici, ils travaillent sur des projets concrets et durant la réalisation de ces projets, ils rencontrent des difficultés. Lorsqu'ils butent, qu'ils n'ont pas les connaissances nécessaires, on organise alors des "topos" pour leur inculquer des compétences adaptées à la réalisation de leur projet. Les enseignants s'adaptent aux besoins des étudiants et donc des entreprises. De même, il y a une souplesse dans le contenu. Dans les cours classiques, ces étudiants passaient leur temps à se demander pourquoi ils apprennent telle ou telle chose. Il y a 30 ans quand j'étais étudiant, on se posait moins la question. On était beaucoup plus passif, eux passent leur temps à se questionner. On supprime ce problème, on fait les choses dans l'autre sens.C'est une plus-value car ils comprennent la finalité de l'apprentissage.

Le manque de pratique, c'est souvent ce qu'on reproche au monde universitaire justement.

La pratique est au centre de tout le cursus. On évite les écueils classiques. Dans la plupart des formations en informatique, on débute généralement par des mathématiques, de la physique, très peu d'informatique en fait. C'est ce qui fait que beaucoup de jeunes décrochent dès les premiers mois. Ici, les projets sont apportés par les entreprises, on a autant de coachs qui viennent du monde de l'entreprise que d'enseignants dit "classiques". Dans notre cursus, ils sont acteurs de leur formation. Ici, la journée type est calquée sur une journée en entreprise. Ils doivent être obligatoirement présents de 9 heures à 17 heures tous les jours. Ils travaillent, en fait, 35 heures par semaine. De même, nous ne sommes pas dans un univers universitaire mais dans un technopôle, au milieu des entreprises.


"Y arriver en groupe"


Pas d'examens, pas de notes, comment évaluez-vous le niveau des élèves ?

On a choisi de ne pas noter les élèves via un examen. Pourquoi pas de notes ? Parce que lors d'un examen classique, on leur dit, soit c'est bon, soit c'est mauvais. Et après ? Rien ne se passe, cela n'a pas beaucoup d'intérêt. Ici, si la notion n'est pas acquise, on va travailler justement jusqu'à ce que la compétence soit assimilée. On va discuter, s'adapter à l'étudiant. L'examen n'a un sens selon moi que lors d'un concours où les candidats seront classés par note. En outre, lors d'un examen, on est seul devant sa feuille, c'est souvent un travail individuel alors que dans le monde professionnel ce n'est pas important. Ce qui compte c'est d'y arriver en groupe. C'est l'état d'esprit de notre cursus, on fait les choses collectivement.


L'échec est donc proscrit ?

Si un étudiant rate, c'est qu'il a démissionné, qu'il n'a pas joué le jeu. Nous avons reçu une cinquantaine de personnes. On a sélectionné deux types de personnes. Soit des gens qui avaient des compétences, soit des gens qu'on a choisi parce qu'ils nous semblaient passionnés. On est tous là pour qu'il y arrivent.

Comment les étudiants vont-ils valider leur diplôme ?

On utilise tout ce qui existe déjà. L'idée, c'est d'articuler différents moyens existants afin d'obtenir le même diplôme. A la fin des trois ans, ils auront acquis toute une série de connaissances. Ils pourront alors se présenter devant un jury et demander une équivalence à un diplôme BAC + 3 via une "Validation des acquis de l'expérience" . Ils peuvent le faire mais ce n'est pas obligatoire.


"Ces jeunes sont dans une grande souffrance"


Ce cursus s'adresse donc particulièrement aux étudiants décrocheurs ?

Notre première promotion est principalement constituée d'étudiants qui ont raté leur premier semestre universitaire. C'est pour cela d'ailleurs que l'on a lancé la première promotion en février. En France, la clé d'entrée dans les universités, c'est l'obtention du bac mais le problème c'est que tous les baccalauréats ne préparent pas à tous les cursus. Ces gens sont dans une grande souffrance. C'est une passerelle entre un lycée professionnel et l'université. Plusieurs de ces élèves avaient une boule au ventre ce qu'ils vivaient n'était pas drôle, ils se sentent généralement perdus. D'autres ont renoncé à l'université, reprennent leurs études et nous disent que c'est redevenu possible. On n'exclut personne. On a aussi deux demandeurs d'emplois mais la formation est payante. Cela coûte 4000 euros par an. Il y a différents moyens de se financer notamment avec des prêts étudiants, des aides à la formation et du Pôle emploi. 

L'objectif est de développer cette méthode ?

On aura une seconde promotion en septembre prochain qui accueillera principalement les néo-bacheliers. On espère également élargir cette pédagogie à d'autres cursus de notre université. On pourrait imaginer par exemple une méthode similaire en information et communication mais on n'est pas obligé se limiter au numérique. On aimerait aussi développer le niveau d'études de notre formation. Que nos étudiants puissent accéder à un niveau Bac + 5. Enfin, notre souhait est que d'autres universités ouvrent ce type d'enseignements.