International

Pierre Piccinin, c’était le voyage de trop ?

C’était une révolution qui va trop vite, qui se transforme trop rapidement. Et je n’avais pas prévu qu’on en était déjà à une évaporation quasi complète de l’Armée syrienne libre. Maintenant, les mouvements islamistes sont beaucoup plus présents. J’ai vu – car nous avons été transbahutés dans des pick-up – des Afghans avec leur coiffe traditionnelle, des gens d’Asie centrale. Sauf à Alep, les qatibas (bataillons, NdlR) de l’Armée libre qui, au début, se battaient avec courage pour des objectifs démocratiques se sont vidés. Certains combattants sont rentrés chez eux, découragés. D’autres ont rejoint les rangs du Front al-Nosra. Ceux qui restent sont vraiment des bandits. Le vicaire général de Yabroud que j’ai rencontré a résumé au début du voyage ce qu’on a rencontré par après par la force des choses. Ces bandits rançonnent la population sous forme de taxes et font la loi sur le terrain qu’ils contrôlent.

Vous êtes entrés en Syrie le 6 avril, via le Liban, et le 8 avril déjà, vous êtes pris en otage ?

L’objectif principal était d’aller à Damas et de rentrer avec une qatiba qui nous attendait dans la banlieue de Damas pour nous amener jusqu’à la place des Abbassides, à l’intérieur de la ville. C’était risqué mais on avait là quelqu’un qu’on connaissait très bien. La route était bloquée par l’aviation syrienne. Alors nous avons décidé d’aller dans la région de Homs, à Qousseir. C’était notre plan B. On entre dans la ville, on y rencontre les djihadistes et les gens de l’Armée libre. Le soir peu avant 20 heures, alors qu’on quittait Qousseir, piégée par le siège de l’armée syrienne qui se refermait de plus en plus, une voiture s’est mise en travers de la route. Un pick-up est arrivé en face, tous phares allumés. Quatre cinq types sont sortis en tirant à la kalachnikov en criant “Police Bachar ! Police Bachar !” Ils nous ont extirpés de notre voiture et, pendant qu’on entrait dans leur véhicule, nous avons vu les types de l’Armée libre repartir tranquillement.

C’était vraiment une trahison de l’Armée libre. Nos ravisseurs étaient des Syriens issus de milieux défavorisés qui trouvaient là un moyen de se faire un peu d’argent, des types un peu anormaux intellectuellement à qui il manquait un petit boulon. Cet Abou Omar (leur chef, NdlR) est assez connu dans la région. Il travaille en collaboration avec Al-Farouq, à qui nous avons été livrés.

Pour vous, c’est une grande déception ? Vous souteniez l’opposition…

Depuis mai 2012, j’ai soutenu la révolution. L’Occident est responsable. Depuis mai 2012, j’ai dit qu’il fallait soutenir l’Armée syrienne libre et les officiers qui avaient déserté. On les a abandonnés. On a laissé les monarchies du Golfe soutenir les mouvements djihadistes, wahhabites et autres, comme le Front al-Nosra. La population se tourne de plus en plus vers le Front al-Nosra qui combat le régime mais aussi ces bandits et remet de l’ordre. La même chose s’est passée en Somalie.

Certains s’interrogent sur l’utilité de votre voyage et l’argent qui a été payé pour votre libération. Que leur répondez-vous ?

Je suis enseignant mais j’ai quand même écrit deux livres sur la Syrie et un paquet d’articles sur le printemps arabe. Il y aussi le travail de politologue et d’historien sur le côté. Il faut aller sur le terrain, c’est la seule façon de comprendre ce qui s’y passe. Evidemment, il y a des risques, comme pour les touristes qui vont dans certaines régions d’Inde, comme pour les ingénieurs d’Eni qui travaillent au Nigeria et qui se font parfois prendre en otage. Ce sont des métiers à risque et parfois, il faut que le gouvernement intervienne pour sauver un citoyen.

Au point de payer une rançon ?

Cela, je ne le sais pas. C’est le gouvernement italien qui a négocié. Domenico Quirico, journaliste de “La Stampa”, était avec moi. Ni les services secrets italiens qui nous ont ramenés, ni les responsables du gouvernement italien que nous avons vus n’ont parlé de rançon. A voir avec eux (le gouvernement belge en tout cas dément, NdlR).

Lors de votre captivité, vous auriez entendu une conversation sur l’attaque chimique du 21 août ?

Nous avons surpris une conversation. Domenico va l’écrire (NdlR, le journaliste italien dément toute preuve). Mais déjà je peux dire – c’est un devoir moral de le dire et cela me coûte beaucoup vu que j’ai soutenu cette révolution – que ce n’est pas le régime d’Assad qui a utilisé ces armes, ni un groupe affilié au régime.

Le fait que vous soyez chrétien a été un problème ?

Dans certains cas, et avec certains qui font preuve d’un islamisme bête et méchant, le fait qu’on soit chrétiens nous rendait à leurs yeux comme des sous-hommes. C’est très inquiétant pour les chrétiens de Syrie.

Votre santé ?

On a eu des moments difficiles. On a été battus. C’était il y a deux ou trois semaines. On s’en est remis. C’était dur surtout pour Domenico, qui a 62 ans, et qui n’a pas pu bouger beaucoup. Pour ma part, je vais me remettre doucement, faire un peu de sport et un check-up.

Retourner à l’Athénée royal de Philippeville ?

Peut-être pas tout de suite, mais dès que possible.