International François Gemenne a récemment fait le buzz sur le plateau de Thierry Ardisson face au porte-parole du Front National. Le chercheur en sciences politiques à l’ULg et Sciences Po (Paris) plaide pour des politiques migratoires s’appuyant sur des données empiriques. Avant les passions électorales, penchons-nous sans tabou sur l’immigration, ses causes, ses conséquences, ses fantasmes et ses perceptions. François Gemenne est l’Invité du samedi de LaLibre.be.


Combien d’immigrés entrent en Belgique de manière légale?

Environ 145.000 personnes par an, soit un nombre en léger recul depuis 2008 pour plusieurs raisons : la politique migratoire belge est plus restrictive et la crise économique qui a compliqué la tâche des migrants. Pour une personne, migrer coûte très cher et la situation économique a rendu les pays européens moins attractifs. Face à ces chiffres, notons qu’un peu moins de 100.000 personnes quittent le pays tous les ans. L’immigration illégale pèse peu - en tout cas moins de 10% - au sein des flux migratoires. Pour la plupart, ils sont entrés légalement sur le territoire (visa touriste, visa étudiant,…) et décident de rester après l’expiration de leur visa. Et pour cause, cela se passait bien, ils ont trouvé un boulot, un conjoint, des amis,… mais se retrouvent malgré tout en situation irrégulière.

Quelles sont les motivations des migrants qui viennent chez nous ?

Ils ne quittent pas leur pays de gaieté de cœur, mais dans l’espoir d’améliorer leur vie ou celles de leurs familles et enfants. Les causes sont diverses : conditions économiques insupportables, persécutions politiques, dégradation de leur environnement ou volonté de trouver une vie meilleure ailleurs. La destination dépend essentiellement de la présence de contacts qu’ils ont avec des personnes domiciliées ici, ces proches leur permettront d’avoir un logement, un boulot et un tissu social. Les réseaux existants sont des facteurs déterminants. A l’avenir, les raisons de migrer vont se multiplier. Les migrations dues au réchauffement climatique vont croître.

Vous ne citez pas les aides sociales…

Tout simplement parce qu’elles n’ont AUCUN impact sur le choix du pays. L’idée d’un migrant venu pour profiter d’un Etat-providence et d’aides sociales est complètement fausse ! Regardez les migrants se masser et quitter la France pour l’Angleterre. Ils passent ainsi d’un pays avec des aides aux migrants plutôt généreuses à un pays où cela est pratiquement inexistant.


Où se situe la Belgique dans le classement des pays européens ?

Dans le peloton de tête, mais il faut nuancer, car elle accueille beaucoup d’immigrés européens (65%). Ensuite, la Belgique accueille surtout des migrants venus essentiellement des Balkans, du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. L’Allemagne et l’Angleterre en accueillent le plus.

A-t-on une idée précise du coût ou du bénéfice de l’immigration pour l’Etat belge ?

Il n’y a pas d’étude qui fasse autorité sur cette question qui mérite d’être posée. Mais notre système est comparable à celui de la France, qui elle, a fait de telles études. L’immigration coûte entre 4 et 10 milliards d’euros par an à la France, ce qui est peu. Rapporté à la Belgique, cela devrait être entre 1 et 5 milliards.

Certains évoquent un montant de 7 milliards. Ce chiffre n’a donc pas de fondement ?

C’est très largement surévalué. Le coût s’explique par le taux de chômage qui est plus élevé parmi la population immigrée que nationale, conséquence du poids énorme des discriminations sur le marché de l’emploi. Au lieu de le dénoncer, il faut transformer ce coût en bénéfices comme au Canada. Le potentiel économique de l’immigration est bridé par les discriminations, qu’elles soient conscientes ou pernicieuses… En réalité, ce coût est un investissement. Exemple, les émigrés envoient généralement une partie de leur salaire à leurs familles d’origine, pour les aider ou les rembourser. C’est une forme d’aide au développement. C’est aussi un cliché de croire que nos immigrés sont la « misère du monde ». Ca coûte énormément d’argent que de migrer. Ils font donc souvent partie des classes supérieures de leurs populations. Autrement dit, plus l’Afrique se développera, plus la population migrera. Les enrichir pour les dissuader de migrer ? Il y a rien de plus faux !

Vous ne croyez donc pas à l’immigration choisie ?

Non, les politiques ne peuvent plus choisir qui ils veulent ou non accueillir sur leur territoire. Je sais que ce message est inaudible, mais les migrations sont hors de contrôle. Cela échappe complètement aux politiques qui souhaiteraient les maîtriser. C’est une évolution structurelle liée à la mondialisation.

Plusieurs dirigeants européens, dont Merkel et Cameron, affirment que le multiculturalisme est un échec.

Il y a effectivement beaucoup d’espoirs et de rêves brisés, tant chez les pays qui accueillent que chez les migrants. Même s’il a connu des ratés, le monde multiculturel n’est pas un échec.

72% des Belges estiment que l’immigration est défavorable à la Belgique (sondage Ipsos), le FN serait le premier parti de France,… ce ne sont pas des signes d’un échec du multiculturalisme ?

J’ai le sentiment qu’il y a une montée du racisme, du sentiment que l’immigration est trop importante, de la peur de l’autre et du changement. En ces temps de crise économique, un changement est souvent vécu comme une menace. L’Europe se tirerait une balle dans le pied en n’embrassant pas ce modèle. La libre circulation de l’Union porte en elle le modèle multiculturel. Il faut réduire les discriminations pour permettre à l’immigration de démontrer toutes ses richesses. Vu qu’elle est hors de contrôle, l’immigration n’est pas un problème à régler ! Tant qu’on sera dans cet état d’esprit, partagé par Maggie De Block, cela restera un problème, car on s’en convaincra.

Un Etat a-t-il un seuil de tolérance dans l’accueil de réfugiés ?

Je crois que c’est un grand fantasme, propagé aussi par la gauche de Michel Rocard, que d’évoquer une sorte de capacité maximale. Quand bien même un tel seuil existerait, avec 15.000 demandes annuelles, on est très largement en dessous. Bien que tous les partis disent qu’il faut aider les réfugiés, ils font tout pour qu’ils restent en dehors de l’Europe. Le nombre de réfugiés syriens en Europe est ridicule. Ils sont à 95% en Turquie et au Liban. Et comme Didier Reynders l’a confié récemment, on est très très content qu’ils restent là-bas. Je m’offusque qu’on se réjouisse que les demandes d’asile soient en recul alors que le nombre de guerres et conflits augmente dans le monde.

94% des Belges pensent que l’immigration était trop importante ces 5 dernières années (Ipsos), les politiques n’y sont pas sourds…

C’est sûr, mais je pense qu’il y a un décalage immense entre la réalité de l’immigration et la perception de la population. Les politiques, chercheurs et médias ont une responsabilité collective face à ce décalage entre chiffres et réalité. Cette perception est accentuée par la forte concentration de l’immigration dans certains quartiers de Bruxelles. Cette surreprésentation ne reflète pas les proportions constatées au niveau national et donne donc une mauvaise perception.

Pour éviter de nouveaux drames comme à Lampedusa, faut-il renforcer les barrières européennes comme le suggère la Commission ?

Au contraire, ce serait criminel. Une telle décision électoraliste ne peut qu’augmenter et perpétuer ce genre de drames. C’est un autre fantasme dans lequel vivent les politiques. Nulle part au monde les murs et les barrières n’ont permis de réguler les flux migratoires. Cela va juste augmenter l’immigration illégale et leur faire prendre encore plus de risques.

Avons-nous dopé l’immigration en réduisant les coûts salariaux dans certains secteurs (immobilier, industrie,…) ou par refus d’exercer certaines fonctions ingrates ou physiquement pénibles ?

Tout le monde joue les vierges effarouchées quand on parle d’immigration illégale, mais on est tous bien content de payer au noir et moins cher le jardinier, le peintre, le maçon, la nounou,… ce système hypocrite crée un appel d’air, puisque les illégaux savent qu’en venant, ils auront du travail.

Le fait qu’ils acceptent des salaires très bas, cela plombe-t-il le niveau salarial des nationaux en Belgique ?

Ces emplois plutôt précaires ne représentent qu’un tiers des emplois d’immigrés. Il faut dire que ces boulots - chauffeurs de taxis, concierges, nettoyage,… - vont avoir un impact positif sur les salaires des peu qualifiés. En occupant l’échelon du bas, les nationaux montent d’un cran. L’augmentation salariale est démontrée par l’OCDE mais reste faible (+ 0.27%).

La proportion d’étrangers dans les prisons belges serait de l’ordre de 42%. Certains utilisent cet argument pour démontrer un lien entre immigration et insécurité. Ce lien est-il objectif ?

Ce chiffre circule effectivement, mais aucune étude sérieuse ne le confirme. Il ne faut pas se voiler la face, il y a une série d’actes d’incivilité et de criminalité qui sont associés à l’immigration. Je pense que cela s’explique par le fait que les populations immigrées sont davantage discriminées, cloîtrées dans certains quartiers et habitats. Et on sait que les populations marginalisées sont davantage enclines à des actes de délinquances. Il faut faire le lien entre insécurité et marginalisé, et non entre insécurité et immigré. Les immigrés sont davantage impliqués dans des délits de vols et de cambriolages que dans des atteintes aux personnes. La raison ? Subsister.

L’augmentation du nombre de musulmans en Belgique déstabilise certains citoyens qui craignent des atteintes à leurs traditions. D’autant que depuis le 11 septembre 2001 s’y entremêlent aussi les islamistes. Quelle est votre analyse ?

Il y a toujours cette peur de remplacer l’église par la mosquée au milieu du village. Les amalgames et les craintes d’atteintes aux traditions se sont effectivement renforcés depuis le 11 septembre et les menaces de terroristes islamistes. Il faut donc taper sur le clou pour expliquer que la quasi totalité des musulmans ne sont pas des islamistes, mais des gens qui veulent pouvoir pratiquer leur religion comme les juifs et les catholiques.

"Les accommodements raisonnables", tels que les jours fériés flexibles, repas halal dans les écoles, port du voile dans l’administration, horaires de piscines selon les sexes et autres mesures "sensibles" sont-ils réellement favorables au vivre ensemble ?

Arrêtons de stigmatiser, soyons pragmatiques. On doit sans cesse se demander ce qui peut faciliter la vie des gens sans rendre plus compliquée la vie des autres. Le fondement de la société n’est en rien menacé ici. Il faut que cela reste raisonnable et proactif, on ne change pas tout. La limite à mettre, c’est quand les droits fondamentaux sont en jeu ou que la vie des autres est dérangée. Si ces horaires ne dérangent aucune famille, je ne vois pas le problème. N’oublions pas que les communes à facilités, c’était un accommodement raisonnable…

Enfin, certains partis proposent de sanctionner les délits graves ou autre incitation à la haine à travers la déchéance de la nationalité si elle a été obtenue dans les 5 ou 10 dernières années.

Ce serait une solution cosmétique, vexatoire et qui ne règlera rien aux problèmes. Le taux de naturalisation en Belgique est de 2,2% ! Donc en plus d’être électoraliste et symbolique, cette mesure serait discriminatoire par rapport aux Belges de naissance. De plus, une déchéance de la nationalité ne changerait rien à son droit de séjourner en Belgique.


Une interview de Dorian de Meeûs

@ddemeeus