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"Comme le journal, les deux hommes usent de leur liberté d'expression pour choquer et provoquer.

Mais "Charlie" n'a jamais été, lui, jugé coupable d'incitation à la haine et à la discrimination.

Tout le monde se lève pour défendre la liberté d’expression de “Charlie Hebdo”, mais Dieudonné (ou, variante, Eric Zemmour), on veut le(s) faire taire". Fissurant l’unanimisme de façade autour du phénomène "Je suis Charlie", il est des personnes qui, en France et en Belgique, considèrent qu’en matière de liberté d’expression, il existe deux poids, deux mesures. Vraiment ?

Dieudonné, qui souffle sur le foyer de l’antisémitisme, a été condamné à plusieurs reprises pour injure, provocation à la haine et à la discrimination raciale.

La justice a sanctionné Eric Zemmour en février 2011 pour provocation à la discrimination, après qu’il ait déclaré sur un plateau de télévision que “la plupart des trafiquants sont des Noirs et des Arabes” - sans étayer ses propos par des données concrètes.

“Charlie Hebdo”, pour sa part, a été tantôt condamné pour injure - notamment envers l’aînée des filles Le Pen, traitée de "Chienne de Buchenwald" -, tantôt relaxé - Bruno et Catherine Mégret n'ont pas obtenu la condamnation du journal qui les avait respectivement traité de "petit rat" et de "gourde" . “Ça se juge au cas par cas”, souligne Alain Berenboom, avocat au barreau de Bruxelles et spécialiste du droit des médias, de la communication et de la presse. “Le juge doit se prononcer sur ce qui relève de la diffamation, de l’injure ou de l’insulte, tout en tenant compte du type de publication incriminée. Quand un lecteur achète un journal comme Charlie, il sait où il met les pieds. La même phrase sera différemment perçue selon qu’elle est publiée dans “Le Monde”, "Le Canard enchaîné" ou "Charlie Hebdo".

Le droit de blesser de choquer et même d'inquiéter

En revanche, “Charlie” a obtenu gain de cause face aux organisations et associations musulmanes qui l’avaient attaqué en justice en 2007, puis 2012, pour avoir publié des caricatures de Mahomet. Il a également gagné les procès intentés contre lui par des associations catholiques proche de l'extrême droite. “Le délit de blasphème n’existe ni en droit français, ni en droit belge. Dieu n’a pas les moyens d’amener quiconque devant un tribunal, et ses zélotes ne sont pas habilités à être ses mandataires.”, glisse Me  Berenboom. “La Cour européenne des droits de l’homme dit que la liberté d’expression s’étend jusqu’aux propos qui peuvent choquer, blesser et même inquiéter”, complète l’ancien directeur du Centre pour l’égalité des chances et professeur de philosophie de l’Université de Liège, Edouard Delruelle.

Charlie, journal qui s'est donné pour mission de provoquer, " a pu choquer, blesser des musulmans”, reconnaît M. Delruelle, “mais il n’a jamais été condamné pour incitation à la haine, à juste titre: il ne se moque pas des musulmans, mais des croyances, des dogmes – comme de celles des catholiques et des juifs – ou des autorités politiques”.

Comme tout un chacun, “Charlie”, Zemmour et Dieudonné “ont la liberté de s’exprimer dans le cadre de l’application de l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme”, rappelle Me Berenboom,"sous réserve des lois condamnant le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie". Pour Edouard Delruelle, c’est “là que se situe la différence fondamentale, sur le plan juridique”, entre “Charlie” d’un côté, Zemmour et Dieudonné de l’autre.

“Zemmour s’en prend à l’islam, non en visant le prophète, mais en déclarant les musulmans “inintégrables” à la société française. "C’est borderline sur le plan juridique, mais il a le droit d’exprimer cette opinion”, juge Edouard Delruelle. “Mais quand il ne contredit pas un journaliste italien qui lui pose la question: “Faut-il “déporter”(1) les musulmans hors de France?” il y a là quelque chose qui est de l’ordre de l’incitation à la haine et à la discrimination.”

Quant à Dieudonné, "il peut dire sur scène que le Talmud est un “livre de merde”, même si ça peut outrer des Juifs", poursuit le philosophe. "Il a aussi le droit de le dire à son public (dont beaucoup de jeunes issus de l’immigration maghrébine ou sub-saharienne, NdlR) : "Vous êtes discriminés, dominés, exploités par la société blanche occidentale" – on peut même estimer qu’il n’a pas tort sur ce point. Par contre, quand il avance que cette société est décadente à cause des Juifs et des homosexuels, sans distinction, et qu’il fait huer des personnalités juives par la salle, ça c’est de l’incitation à la haine. Je pense d'ailleurs que des personnes clairement identifiables comme juives ou homosexuelles qui assisteraient à un spectacle de Dieudonné seraient en danger .”

Dieudonné en appelle-t-il vraiment au terrorisme ?

Pour avoir déclaré sur sa page Facebook dimanche, soir, après la marche républicaine, qu'il se sentait "Charlie Coulibaly" (du nom de l'auteur de la prise d'otages au cours de laquelle quatre personnes ont perdu la vie, le 9 janvier, à Paris), Dieudonné fait désormais l'objet d'une enquête pour "apologie du terrorisme". Il a été placé en garde vue et mis en examen mercredi matin,

Pour choquant que soient ses propos, doit-on considérer que Dieudonné en appelle à commettre des attentats ? "Ce sera au juge d'en décider", commente Alain Berenboom (la veille de l'arrestation, NdlR), qui estime que l'humoriste controversé "n'existe que parce que les médias parlent de lui et le mettent en évidence". "Le juge devra décider si la déclaration de Dieudonné est un acte performatif", c'est-à-dire s'il a l'intention de faire ce qu'il dit.

Edouard Delruelle observe, de son côté, que si les lois françaises et belges en matière de liberté d'expression sont grosso modo semblables, "on attaque et on condamne beaucoup plus rapidement en France qu'en Belgique". Le philosophe concluait (mardi) que des notions comme "apologie du terrorisme" doivent être maniées avec prudence. Et que quand on débat de ce qui relève, ou non, de la liberté d'expression, "il faut garder à l'esprit qu'on est sur le terrain des libertés fondamentales".


(1) Stefano Montefiori, correspondant du "Corriere della serra" a précisé que ni lui, ni Eric Zemmour, n'avait employé le terme "déporter" durant l'entretien. Il a indiqué à "Libération" qu'il avait demandé au polémiste français s'il fallait "prendre des millions de personnes et les mettre dans les avions pour les chasser" et qu'Eric Zemmour avait ajouté "et des bateaux". Le journaliste estime que le sens de sa question, et celui de la réponse d'Eric Zemmour, restent identiques.