International Reportage Envoyée spéciale en Libye

Alors que le mois de jeûne commence début août, les rebelles s’interrogent sur la marche à suivre. Dans le Djebel Nefoussa, massif montagneux de l’ouest libyen, le vent chaud du désert oblige les rebelles à garder les yeux mi-clos. Sur le front de Goualich, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Tripoli, jeunes et moins jeunes somnolent sur des matelas de fortune. Depuis la prise du hameau aux kadhafistes, dans la première quinzaine de juillet, ils se préparent mollement à la bataille d’Al-Assabah, qu’on aperçoit de l’autre côté de la vallée, à une dizaine de kilomètres. C’est la dernière ville avant Gharyane, qui ouvre la voie vers la capitale libyenne, à quelques dizaines de kilomètres au nord.

Avant, pendant, ou après le Ramadan ? La question est dans tous les esprits. Le mois de jeûne, au cours duquel les musulmans ne doivent ni boire ni manger du lever au coucher du soleil, commence dans une dizaine de jours. "Quelque chose va se passer d’ici là" , assurent de concert plusieurs combattants. "Demain, inch allah" , s’exclame un autre.

Revigorés par les victoires militaires remportées depuis juin, qui leur ont permis d’avancer d’une quarantaine de kilomètres vers l’est, les rebelles sont convaincus de pouvoir atteindre Tripoli par le sud-ouest. Mais chaque jour, ils se contentent de lancer quelques roquettes sur les positions kadhafistes. "Allah Akbar" - "Dieu est le plus grand" - célèbrent-ils quand les roches se renvoient l’écho du tir. La plupart du temps, les projectiles manquent leur cible. Elles permettent au moins de "dissuader les Kadhafistes d’avancer en notre direction" , croit savoir Khaled Jafari, 28 ans, qui travaillait dans une imprimerie avant de rejoindre les révolutionnaires, en avril.

Sur la position qu’on lui a assignée, un parpaing a été orienté vers la Mecque. A l’heure des prières, les hommes se succèdent sur le lieu de culte improvisé. La religion est omniprésente sur le front. Et l’idée de se battre contre des "Libyens musulmans" trouble plus d’un rebelle. "Dans l’islam, on ne doit pas tuer, surtout pas ses frères , dit Younis, un combattant de 26 ans. Nous le faisons car Kadhafi ne nous a pas laissé le choix."

Le dilemme risque d’être plus grand encore pendant le Ramadan, censé unir tous les musulmans autour d’une même pratique. Les commandants des rebelles, pourtant, n’ont aucun doute : les combats continueront pendant le mois sacré. "Bien sûr que nous nous battrons , dit Jouma Brahim Amdeken, qui codirige le conseil militaire de la région ouest. C’est la guerre."

Combattre en jeûnant sous un soleil écrasant, qui fait chaque jour monter le mercure à 45 degrés, s’annonce éprouvant. "Nous le ferons si nos chefs le décident , dit Younis. Ce sera le moment de montrer notre bravoure." Avant, et plus encore pendant le Ramadan, Khaled Jafari se dit "prêt à mourir pour la liberté" . "Mouammar Kadhafi a promis de nettoyer la Libye maison par maison, mais c’est nous qui irons le chercher jusqu’à Tripoli" , assure-t-il.

Autoriser les combattants à boire et à manger pendant le Ramadan "est aussi une option" , indique Ahmed Ali Itash, qui dirige le conseil militaire d’Ar-Rujban, une ville située non loin de Zenten, le centre névralgique de la rébellion à l’ouest. Selon le Coran, les musulmans sont exemptés de jeûne en cas de voyage, de maladie ou de guerre. Les jours manqués sont rattrapés par la suite. Parmi les rebelles de Goualich, différer le moment du jeûne fait néanmoins débat. "Nous pouvons nous battre tout en jeûnant , dit Abdelsalam Kremit, 35 ans. Dieu nous aidera."

Mais les Kadhafistes risquent de profiter de la faiblesse des rebelles en jeûne pour reprendre l’avantage dans la région. L’Otan, impliquée dans le conflit depuis quatre mois, n’a pas exclu de poursuivre ses frappes en août, "si les forces de Kadhafi continuent de bombarder" . Plusieurs pays occidentaux caressent l’idée de parvenir à imposer une trêve pour la durée du Ramadan, afin de rechercher une solution diplomatique au conflit. Des initiatives qui pourraient dicter l’agenda des rebelles. "Avant d’attaquer Al-Assabah, on doit attendre le feu vert de l’Otan" , avance Younis.