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Plutôt renfermé, Lee Young-guk, 54 ans, devient très expressif lorsqu'il s'agit de décrire les tortures qu'il a subies dans un camp de prisonniers nord-coréen. En remontant le bas de son pantalon, il laisse entrevoir des tibias qui portent encore les stigmates de coups reçus il y a 20 ans. A l'époque, il avait fui la dictature, avant d'être capturé et enfermé. Aujourd'hui, même à des milliers de kilomètres de Pyongyang, il apparaît méfiant, craignant d'être suivi ou mis sur écoute.

Adolescent, Lee Young-guk avait participé à un processus de sélection pour devenir garde du corps de Kim Jong-il, qui n'était encore que le fils du "Leader", Kim Il-sung. En 1979, après une année de préparation physique et de "lavage de cerveau idéologique", il avait intégré, à 17 ans, le Département n°6 du Bureau d'escorte du Comité central du Parti. "Je devais surveiller Kim Jong-il comme son ombre, tant chez lui que lors de manifestations", relate-t-il.

Quels sévices a-t-il subis ? Comment a-t-il fui le pays ? Kim Jong-il était-il le tortionnaire si souvent présenté ? Quelles étaient les occupations du "Leader" ? En tant qu'"Invité du samedi de LaLibre.be", Lee Young-guk nous avait répondu dans le courant du mois de février. Nous vous proposons aujourd'hui cet article en libre accès. 


Quelle était la personnalité de Kim Jong-il ?

Il avait un double visage. Il était à la fois cruel, brutal et très rusé. Il écrasait, tuait certaines personnes et en sauvait d'autres. Si ses gardes riaient ou bavardaient dans son dos, ils disparaissaient durant la nuit. Mais il veillait aussi à ce que ses gardes reçoivent beaucoup de récompenses, qu'ils n'aient aucun souci pour vivre ou se nourrir. Nous souffrions cependant mentalement, nous craignions toujours de commettre une erreur. Si une faute était commise, toute la famille jusqu'aux parents était éliminée.

Kim Jong-il était-il esseulé ?

C'était un dictateur mais il était vu comme un roi, un Dieu. Il n'avait personne au-dessus de lui et il parlait mal, sur un ton supérieur, à tout le monde. Il avait un ami, avec qui il vivait de manière rapprochée, et qui est aujourd'hui décédé : Yon Hyong-muk. C'était son Premier ministre.

Quelles étaient ses occupations dans sa vie privée ?

Il profitait de 14 résidences secondaires, dont certaines aux dimensions immenses, dans tous les coins du pays. Elles disposaient de terrains de golf, de zones de chasse et de pêche, d'héliports, d'équipements sportifs, de sentiers de randonnée, de bunkers sous-terrains, d'énormes piscines (dont certaines contenaient de l'eau de mer ou des montagnes) où il s'amusait avec des filles... A l'intérieur, on trouvait tout type de facilités et d'équipements, dont beaucoup de salles de banquet. De quatre à cinq jeunes filles faisaient le service pendant six mois puis elles étaient remplacées. Il changeait de résidence secondaire à chaque saison. Il détenait aussi des Mercedes blindées et des bateaux de luxe.

Les autres officiels avaient-ils connaissance de cette vie luxueuse ?

Non ! Et encore aujourd'hui, les officiels et les citoyens n'en sont toujours pas informés. Les gardes du corps cachent tout cela ! Kim Jong-un, le leader actuel, mène une vie extravagante, comme son père et son grand-père. Il doit être traduit devant la Cour pénale internationale pour que ses dérives soient connues de tous. La Corée du Nord est le pays le plus répressif au monde, toutes les libertés fondamentales y ont été restreintes par la dynastie politique des Kim. C'est un Etat autocratique comme il n'en existe nulle part ailleurs. Deux millions de personnes y meurent de faim et environ 100.000 prisonniers politiques y sont torturés.

© Raphaël Batista

"Ce que dit Kim Jong-un ne peut être contredit"

Avez-vous rencontré Kim Jong-un quand il était jeune ?

Oui, quand il avait 5-6 ans. Il avait l'habitude de jouer avec un chiot blanc et avec sa soeur, Kim Yo-jong. Le tout, sous la surveillance de la nourrice et de gardes de sécurité.

En Corée du Nord, l’âge est très important. Mais Kim Jong-un est très jeune. Est-il dès lors respecté par les autres membres du Parti ?

Effectivement, la vieillesse y est très respectée, ce qui implique des manières de se comporter ou de parler très spécifiques lorsque l'on est face à un aîné. Kim Jong-il ne respectait cependant pas ces coutumes. Il employait des phrases très irrespectueuses et avait généralement une attitude insolente envers quiconque l'approchait. Cependant, ses assistants prenaient grand soin de masquer ces façons de faire dans les médias. Ce n'est pas le cas de Kim Jong-un, qui ne montre aucun respect sans que l'on essaie de cacher ce genre de scène...

© DR
(Kim Jong-un en colère dans un élevage de tortues qu'il estimait mal géré, couvrant publiquement de réprimandes ses employés hébétés. Voir détails ici)

Kim Jong-un prend-il ses décisions seul ou avec l’aide des autres membres du Parti ?

Ce que dit Kim Jong-un ne peut être contredit par qui que ce soit. Comme il a fait exécuter son propre oncle, Chang Song-taek, s'il décide quelque chose, tout le monde approuve sans discuter. Jusqu'à la mort de son père, il était surveillé de près et vivait sans contact avec sa famille. Il ne pouvait circuler librement et en ressentait beaucoup de stress. Il a pu développer un complexe dans ce domaine. En 1994, il a été envoyé étudier en Suisse et a alors connu le monde extérieur à la Corée du Nord.

"J'ai eu la vue endommagée et le tympan crevé"

Pourquoi avez-vous tenté de fuir le pays la première fois, en 1994 ?

Pendant neuf ans, en tant que garde du corps, j'ai vécu de manière cloisonnée, sans me rendre compte de la pauvreté et de la famine qui frappaient le pays. En 1988, mon cousin est devenu chauffeur de Kim Jong-il. J'ai donc dû quitter mon poste à Pyongyang parce que deux personnes de la même famille ne peuvent servir les Kim en même temps. J'ai été muté au département militaire de Musan, dans le nord du pays. J'ai alors pris conscience que ma vision de la société était totalement faussée. En outre, après minuit, sur la station sud-coréenne KBS, il y avait une émission consacrée à l'éducation qui critiquait la dictature nord-coréenne et qui vantait l'ouverture et la prospérité de la Chine. Le 1er juillet 1994, pris par la curiosité, je suis parti en pleine nuit pour voir la Chine de mes propres yeux, avec l'intention de revenir avant l'aube. Mais, au moment de rentrer, les gardes nord-coréens en faction m'empêchaient de retraverser. (NdlR : de nombreux Nord-Coréens fuient vers la Chine en traversant la rivière Tumen)

© Batista

Comment s'est déroulée votre arrestation alors que vous aviez fui en Chine ?

Je me suis installé à Pékin avec mon épouse. Là-bas, il y a eu une machination de quelques Nord-Coréens, qui ont prétendu être des membres de l'ambassade de Corée du Sud, où je cherchais à obtenir l'asile. Ils m'ont capturé et m'ont échangé contre une somme très élevée. Pour ce faire, ils m'ont endormi par anesthésie, m'ont plâtré et m'ont renvoyé à Pyongyang sur un vol privé. J'ai alors été placé au camp de prisonniers de Yodok.

En tant que garde du corps, vous étiez proche de Kim Jong-il. Pourquoi n'avez-vous pas été exécuté ?

J'ai été condamné à être fusillé mais, comme ma famille comptait de nombreux membres de "l'élite", j'ai été épargné. Kim Jong-il a interdit de toucher à ma famille. Le 13 mars 1995, j'ai tout de même été condamné à dix ans de prison, j'ai eu la tête rasée et j'ai été torturé chaque jour durant six mois.

Pouvez-vous nous décrire ces tortures ?

J'étais forcé d'avaler de l'eau froide, que l'on me versait dans le nez, jusqu'à en perdre connaissance. Ou l'on me plongeait la tête dans les cuvettes des toilettes et l'on m'en faisait boire l'eau. Mes pieds et mes mains étaient ligotés et je recevais des coups de bâtons ou de crosses de fusil. Mes dents ont été brisées, j'ai eu la vue endommagée et le tympan crevé.

Subir de tels sévices, c'était le lot de tous les prisonniers ?

Les prisonniers politiques sont traités de manière inhumaine : ils sont torturés, tués, pendus et meurent de malnutrition. Ils reçoivent de minuscules rations : moins de 90 grammes de soupe de maïs quotidiennement, ce qui est pire que la nourriture donnée aux cochons. Ils sont obligés de travailler 14 heures par jour. Si un prisonnier ne remplit par son quota de travail journalier, la moitié de sa portion de nourriture est donnée aux autres. (NdlR : D'autres ex-prisonniers ont expliqué avoir dû manger de l'herbe, des plantes, des rats, ou encore les sabots d’une chèvre abattue par les gardiens)

© REPORTERS
Les exécutions étaient fréquentes ?

Selon la gravité des délits, certains étaient fusillés, pendus ou affamés. Quand un peloton d'exécution se réunissait, tous les autres prisonniers devaient se rassembler et y assister. Les condamnés étaient attachés à un poteau et abattus de 12 balles tirées à moins de 10 mètres de distance. Des milliers de personnes devaient également assister aux pendaisons. Les condamnés étaient frappés à coups de fusil au niveau de la bouche et des joues.

Comment vous êtes-vous enfui de ce camp ?

Je ne me suis pas échappé. J'ai été gracié par Kim Jong-il après quatre ans et sept mois car j'avais obtenu de très bons résultats avec mon équipe aux travaux des champs. Nous avions récolté d'énormes quantités. Chaque année, une personne est graciée en récompense de son travail exemplaire. A ma libération, je ne pensais plus du tout m'enfuir mais les forces de sécurité ont à nouveau tenté de m'arrêter. J'ai alors fui en traversant les rizières qui marquent la frontière avec la Chine.

Avez-vous toujours de la famille en Corée du Nord ?

Le 14 avril 2004, à trois heures du matin, ma mère, ma sœur cadette, mon beau-frère, mes deux neveux et ma fille ont été emmenés par la police et mis au travail dans des mines de charbon. Ils sont considérés comme des traîtres à la fratrie. Je suis sans nouvelles d'eux, je ne sais pas s'ils en sont sortis ou non.

Comment vous sentez-vous aujourd'hui ?

Bien que 17 ans se sont écoulés depuis que je suis sorti du camp de prisonniers, la torture et la pression psychologique continuent de me hanter. J'ai encore des blessures et des cicatrices sur le corps. Plus je vieillis, plus je sens les cicatrices en moi.

Quelles sont vos activités en Corée du Sud ?

J'avais un commerce de nourriture et j'élevais des canards mais j'ai arrêté. Aujourd'hui, je suis un défenseur des droits de l'homme dans une ONG en Corée du Sud, nommée NK Information Center.


Entretien : @Jonas Legge

(Entretien réalisé à Genève, au "Sommet sur les droits de l'Homme et la démocratie", sponsorisé notamment par UN Watch et Human Rights Foundation)


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