International

La politologue Myriam Benraad est chercheuse à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam, CNRS) et maître de conférences à l’université de Limerick (Irlande). Spécialiste de l’Irak et du monde arabe, elle est l’auteur de plusieurs livres sur ce pays, dont “Irak : de Babylone à l’Etat islamique. Idées reçues sur une nation complexe” (éd. Le Cavalier bleu, 2015).

Des pays de la coalition anti-Etat islamique et d’autres du Moyen-Orient se sont réunis jeudi à Paris pour envisager le scénario de l’après-reprise de Mossoul. Le gouvernement irakien est-il incapable de s’en occuper lui-même ?

Le gouvernement irakien est depuis des années dans une logique de réaffirmation de sa souveraineté alors qu’il n’a plus la maîtrise de son territoire. Il est aussi largement à l’origine de l’état de déliquescence des institutions et de la fragmentation du territoire, avec une capitale, Bagdad, très repliée sur elle-même. L’enjeu pour le Premier ministre (Haidar al) Abadi, c’est de réaffirmer la souveraineté de Bagdad contre toutes les tendances centrifuges auxquelles il continue de participer. Le gouvernement Abadi n’est pas crédible lorsqu’il rejette l’ingérence turque au nord du pays en insistant sur le respect de la souveraineté irakienne alors que, dans le même temps, il laisse les troupes iraniennes se déployer sur son territoire en appui à l’armée et aux milices chiites – qui se sont d’ailleurs largement substituées aux forces régulières dans la bataille contre l’EI. Ce gouvernement a fait l’objet d’une contestation très importante, toutes confessions confondues. Il n’a pas les capacités pour reprendre, seul, Mossoul et les territoires qui lui échappent, sans les mercenaires chiites et l’appui des peshmergas, au nord, qui font le plus gros du travail de reconquête depuis leur région. D’où ces querelles internes entre forces chiites, sunnites et kurdes pour savoir qui va gouverner dans l’après-EI. D’où le fait que la Turquie s’est sentie libre de déployer des troupes en Irak et que l’Iran, qui a clairement des ambitions stratégiques à Mossoul, pousse les milices chiites à jouer un rôle de premier plan.

L’Etat irakien est-il si faible que cela ?

On a aujourd’hui un embryon d’Etat qui essaie de se reconstituer depuis treize ans. C’est un Etat clientélisé aux mains de groupes partisans qui ne représentent pas l’intérêt collectif. Il n’y a pas de contrat social entre cet Etat et la population. C’est le sens des manifestations qui ont eu lieu depuis l’an dernier contre le pouvoir central. Les administrations et les ministères sont gangrenés par le clientélisme, ces réseaux de patronage et par la corruption. Cette corruption, dont on parle moins, a complètement anéanti tout espoir de reconstruction y compris sur le plan institutionnel. Et les élites irakiennes n’ont aucun pouvoir autonome.

L’influence de Téhéran sur Bagdad est-elle inexorable ?

Il apparaît que l’Iran et les chiites vont avoir un rôle de premier plan dans le futur Irak. Dans le contexte syrien voisin, l’Iran est perçu comme un acteur beaucoup plus fiable que d’autres. La diplomatie occidentale voit d’un bon œil le retour de l’Iran dans la stratégie de lutte contre l’EI. Mais les effets de cette politique à plus long terme pourraient être désastreux, si elle aliène encore davantage les sunnites ou pousse des groupes djihadistes à vouloir se venger de cet expansionnisme chiite, par exemple en semant la violence en Occident. Tout miser sur l’Iran et ses partenaires chiites au détriment d’une vision pour le monde sunnite, aujourd’hui éclaté, n’est pas forcément synonyme de stabilité sur le long terme.

Cette mainmise chiite n’était-elle pas prévisible dès le moment où le parti islamique Dawa est devenu dominant en Irak, il y a onze ans?

Ce n’était pas forcément l’idée au départ. Mais le communautarisme chiite n’a cessé de progresser, y compris sur un plan politique, à mesure que les attentats anti-chiites conduits par la mouvance Al Qaïda dès 2003-2004 se sont multipliés. Ceux-ci ont nourri une haine confessionnelle qui a mené à un revanchisme chiite. En dix ans, il y a eu une telle dégradation des rapports communautaires que beaucoup de forces chiites considèrent, surtout après l’épisode Etat islamique, que les sunnites n’ont plus leur place, car il y a eu beaucoup trop de sang versé. Dans le discours actuel de ces milices, il y a une confusion très claire entre (les termes) baassiste (du parti Baas, dominant sous le régime sunnite de Saddam Hussein, Ndlr), terroriste et sunnite. Beaucoup de miliciens sont jeunes, peu éduqués, et ils vivent dans un Irak post-Saddam très communautarisé où ils ont développé une vision très confessionnelle de la société. Donc beaucoup de forces sunnites sont conscientes aujourd’hui que, pour avoir une place quelconque dans la construction du nouvel Irak, elles seront obligées de négocier avec les partis chiites, dont le parti dominant Dawa.

L’Irak peut-il encore échapper à cette emprise iranienne grandissante ? Ou est-ce déjà trop tard ?

Je pense qu’un Irak à dominante chiite qui se dessine inexorablement Ce sera très difficile pour les sunnites, d’autant plus après l’épisode de l’Etat islamique, de retrouver une position dominante. D’autant plus que l’Occident a réhabilité l’Iran et voit en lui une force plus intéressante, en termes stratégiques et économiques, que les forces sunnites.