Planète

Les mouvements se font plus lents, la concentration est altérée, la tête tourne. Pour résister à l’altitude, les médecins ont distribué des petites bombonnes d’oxygène. Cela ne soulage que partiellement. Il est impossible de rester plus de deux heures sur le haut plateau chilien de Chajnantor à 5 000 mètres d’altitude aux pieds des 59 antennes déjà construites. Lars Nyman, chef des opérations, nous accueille et se veut rassurant.

"Ce qui vous arrive est normal. On ne s’habitue jamais à l’altitude. D’ailleurs, nous montons seulement quand cela est nécessaire. La concentration est tellement altérée qu’on peut commettre des erreurs techniques." Les antennes sont donc commandées à partir du centre d’opération situé 2 000 mètres plus bas. ALMA (Atacama Large Millimeter Array) a obtenu la concession de ce site exceptionnel de la part de la communauté Linka-Antay en échange de compensations dans les domaines de l’éducation et de la santé. Les membres des communautés peuvent néanmoins accéder au lieu sans aucune restriction et célébrer leurs rites ancestraux comme "e pago a la tierra" qui consiste à faire des offrandes à la Pachamacha (la Terre) pour la remercier ou lui demander des faveurs.

L’âme des planètes

En bons scientifiques, les astronomes apprécieraient peu qu’on leur dise qu’ils vont observer l’âme des planètes (traduction de "alma" en français), mais reconnaissons que ce projet atteint des niveaux de précisions jamais égalés. Couvrant une zone de 6,5 mètres carrés, les 66 antennes de 7 à 12 mètres de diamètre vont s’atteler à observer des phénomènes ou objets froids envoyant des radiations millimétriques et sous-millimétriques se situant légèrement au-dessus du zéro absolu (-274 degrés). Ceux-ci sont évidemment invisibles à l’œil nu et même le puissant Very Large Telescope (VLT) (lire par ailleurs) de Paranal n’y verrait que des zones d’ombre. Ces radiations sont tellement faibles qu’elles sont absorbées par la vapeur d’eau présente dans l’atmosphère. D’où la nécessité d’observer à partir d’un site en haute altitude et extrêmement sec.

Apres conditions climatiques

De plus, les antennes doivent pouvoir résister aux conditions climatiques difficiles. Comme le VLT, elles sont munies d’un instrument de correction adaptative ainsi que d’un radiomètre qui mesure continuellement les radiations émises par la vapeur d’eau susceptible d’altérer l’observation. A côté des antennes, un centre technique renferme le corrélateur, un mégaordinateur capable d’effectuer plusieurs milliards d’opérations par seconde. "Cet ordinateur va concentrer les données et les envoyer au centre d’opération situé à 3 000 mètres. Les informations obtenues vont ainsi nous permettre de déduire les caractéristiques de l’objet observé", explique Lars Nyman. Le centre astronomique a recruté la crème des ingénieurs et astronomes.

Thodori Nakos est docteur de l’Université de Liège et ancien chercheur à l’Université de Gand. Il travaille depuis septembre 2011 à ALMA et est chargé de tester les antennes. "On contrôle leurs mouvements, leur sensibilité et leur résistance car elles doivent être capables d’envoyer l’information la plus précise possible. On donne notre feu vert à une antenne par semaine. Mais il est déjà arrivé qu’on en renvoie à la station de montage pour qu’ils effectuent les corrections nécessaires."

Nombre révolutionnaire

En fonctionnant en même temps, c’est-à-dire en mode interférométrique, la précision des radiotélescopes est infime. " Ce qui est révolutionnaire, c’est leur nombre , poursuit l’astronome grec. Si on combine le signal qui vient des 66 antennes, on obtient la même puissance qu’un télescope de 14 km de diamètre. Aucun observatoire dans le monde ne peut en faire autant." Et d’ajouter qu’" ALMA pourrait voir jusqu’à 12,7 milliards d’années-lumière. A cette distance, on espère comprendre comment les premières étoiles et galaxies se sont formées à partir des particules élémentaires" . Le jour de l’inauguration, l’émotion est palpable au sein de la communauté des scientifiques pour qui ALMA représente un véritable défi humain.

Entre embrassades et félicitations, l’astronome français Denis Barkats se confie : "C’est aujourd’hui, en voyant tout ce monde présent, que je me rends compte de l’immensité du projet car pendant l’année on est absorbé par notre tâche." Le scientifique se veut néanmoins modeste : "N’oublions pas que nous connaissons à peine 5 % de notre univers. Tout reste donc à faire. Et c’est cela qui est beau."

La mise en place de cette installation astronomique a coûté un milliard d’euros repartis entre l’Europe (à travers l’European Southern Observatory), les Etats-Unis et le Japon. Un bel exemple de collaboration scientifique pour tenter de percer les secrets de l’univers.