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Vous voulez un autre prix Nobel ? Financez la recherch e !" C’est un des slogans de la Fondation Louvain, qui vient de lancer sa nouvelle campagne de récolte de fonds, via mailings ciblés. La Fondation Louvain récolte chaque année une moyenne de 3 millions d’euros en dons et 3,5 millions en legs. Cette année, deux grands legs ont fait exploser les statistiques, à 9 millions d’euros, en plus de 3,6 millions de dons.

Plus haut dans les rankings

Ces contributions financières proviennent des entreprises et mécènes privés et soutiennent majoritairement (à 76 %) les missions de recherche, mais aussi d’enseignement et de service à la société de l’UCL. Les contributions permettent l’engagement de jeunes académiques, de chercheurs, l’octroi de bourses de recherche, l’achat d’équipements high tech…

En Belgique, les dépenses en recherche et développement atteignent 2,21 % du PIB au lieu des 3 % préconisés par l’Union européenne d’ici 2020. "Le financement public, pour la recherche est insuffisant , confirme Caroline Mouligneau, de la Fondation Louvain. Mais on le voit particulièrement dans les nouvelles matières. Je pense par exemple aux nanotechnologies. Au tout début, il n’y a pas forcément de financement public pour de telles recherches. Mais grâce à la Fondation, on a pu les soutenir, et quand l’Europe, six ans plus tard a lancé un grand appel à projet (financé) dans ce domaine, on était prêt. Sinon, il n’y aurait tout simplement personne pour postuler !" Ce genre de financement aurait une influence sur la qualité de l’université : "On le voit dans les rankings des Universités. Celles qui sont le plus haut sont celles qui multiplient les sources de financement en intégrant le financement privé." Les mécènes ? D’anciens étudiants, ayant fait carrière dans le monde entrepreneurial. Ou des membres des grandes familles belges, détenteurs de fortunes personnelles. Beaucoup ont étudié dans le monde anglo-saxon, et sont habitués à ce que leur "alma mater" les sollicite… Tous tiennent fort à leur anonymat, certains demandant que le nom n’apparaisse pas dans les mails groupés…

D’autres universités se lancent aussi dans le fundraising. "Jusqu’ici, ce n’était pas culturel , explique Yves Poullet, recteur de l’UNamur, où les démarches de fundraising ont débuté en 2013. On se débrouillait avec notre argent. Et on avait la réputation d’en avoir beaucoup, ce qui est faux ! Mais pour convaincre, il faut monter des dossiers, travailler son image , montrer les axes de recherche privilégiés, qu’on fait des choses qu’il n’y a pas ailleurs. On vient d’engager du personnel pour cette activité." Les Unifs s’adressent aussi aux entreprises. Tout en assurant que celles-ci n’influencent en rien la recherche. "Garder l’indépendance d’action, c’est un point important et bien spécifié" , note Yves Poullet. "Les dons reçus ne peuvent en aucun cas entraîner d’obligations commerciales ou autres vis-à-vis du donateur, ceci est statutaire, affirme Pierre Drion, président de la Fondation ULB. Des démarches de mécénat à distinguer des recherches orientées vers une application réalisées en partenariat avec des entreprises privées.


LE DONATEUR: "C'EST MA FAÇON DE RENDRE"

Cela fait une dizaine d’années que Louis (prénom d’emprunt) soutient, grâce à des dons d’argent annuels, des recherches menées à l’UCL. Cet ancien étudiant est à présent retraité, mais a longtemps occupé un poste important dans le secteur agroalimentaire belge. Il reste enthousiaste. "La recherche, c’est l’avenir, c’est indispensable d’investir là-dedans. Cela aide à l’entreprise, à l’emploi… C’est l’emploi de demain."

"Les résultats obtenus sont gratifiants"

Et pour lui, c’est clair, les subventions publiques sont insuffisantes à la recherche en Communauté française. Faire ces dons, dit-il, est une forme de "give back" , pour lui qui a réussi dans sa carrière. "C’est donner quelque chose en retour à la société, à l’Université qui m’a formé." Les détails de ses dons, il les garde secrets, même à sa famille. "J’estime que cela ne regarde que moi et mon épouse (elle aussi est une ancienne de l’UCL). Ça reste dans un cadre normal. Si on ne déshérite pas ses enfants au profit de tel ou tel projet de recherche, j’estime que ça peut rester anonyme !" Souvent, les mécènes sont poussés, en raison d’une maladie touchant un proche, à soutenir des recherches médicales. Ce n’est pas son cas. C’est son passé professionnel qui l’a entraîné dans le secteur de la recherche en nutrition. "Ces recherches aident à progresser vers une nourriture plus saine. Il y a un objectif de santé publique" , souligne-t-il. Particularité : il a pu rencontrer son "bénéficiaire", Yvan Larondelle (lire son témoignage ci-contre). "Nous avons établi une relation personnelle, et nous essayons de nous voir tous les six mois. C’est extrêmement motivant de voir ce à quoi servent les subsides octroyés. Ce sont les résultats obtenus qui sont gratifiants, comme lorsque j’ai vu un doctorant obtenir son titre. J’ai pu assister à sa cérémonie de remise de titre de docteur. C’est vraiment motivant d’avoir pu aider ces jeunes."

Autre moment de joie et de fierté : lorsqu’il a pu voir dans le commerce des produits issus des travaux soutenus par ses dons. Mais il le souligne : il n’influence pas l’orientation des recherches, et il n’en retire rien. "La liberté des chercheurs, c’est essentiel."


LE BÉNÉFICIAIRE: "CELA LIBÈRE MA CRÉATIVITÉ"

Le mécénat que reçoit Yvan Larondelle (Faculté des bio-ingénieurs/Agro-Louvain) est environ de 30 000 euros par an, depuis huit ans. "Par rapport au budget d’un laboratoire, c’est une somme relativement modeste." Et pour cause, pour ce labo de vingt personnes, le coût est d’environ… deux millions d’euros par an. Mais ces dons sont très importants : "C’est un budget d’impulsion."

"Nous avons établi une relation de confiance"

L’habitude, en recherche, est de rentrer des appels à projet auprès des bailleurs de fonds publics, pour des montants élevés. "Pour avoir une chance d’être sélectionné, il faut fournir des preuves d’expertise, donc on est contraint à rester dans le même domaine. Le mécénat, lui, permet de développer des idées neuves, dans des domaines où on n’a pas encore d’expertise. Avec le système public, l’originalité n’est pas non plus toujours le premier critère. Le mécénat, lui, permet de donner libre cours à la créativité. Notre mécène nous a permis de nous lancer dans des projets originaux, innovants, d’avoir une créativité débridée." Exemple : étudier l’effet anti-inflammatoire des plantes ou travailler sur les propriétés "saines" de l’açaï, un fruit exotique. Des extraits sont à présent commercialisés au Brésil. Et le chercheur continue "à explorer de nouvelles idées" . Il apprécie la relation avec son mécène. "On a pu se rencontrer, on a discuté à bâtons rompus; le courant est passé. Il y a une relation de confiance qui s’est établie. Il veut vraiment que son argent serve à de nouvelles choses, avec un impact positif. C’est un mécénat de conviction."

En fait, "cela valorise les deux parties : pour nous, c’est valorisant de voir que ces personnes extérieures, de qualité (le mécène et son épouse) partagent nos convictions, nous font confiance. Je souhaite cette relation à tous les chercheurs". Et le donateur n’en retire rien financièrement, insiste-t-il. En cas de découverte, la propriété intellectuelle reste celle de l’Unif. Connaître son "bienfaiteur" est-il plus motivant ? "Non . Car la motivation est déjà totale ! En Belgique, c’est quasi impossible d’être un chercheur sans une motivation totale, vu les conditions qui sont loin d’être idéales."