Planète Fabrice Rousselot Correspondant à New York

C’était l’un des derniers héros américains. "Pas une légende mais la légende de la conquête spatiale", a commenté hier John Glenn, qui avait connu les joies de la mise en orbite avant lui. Neil Armstrong donc, le premier homme à avoir marché sur la Lune le 20 juillet 1969, s’est éteint ce samedi à 82 ans, des suites de complications après une intervention cardio-vasculaire. Les images en noir et blanc de ses petits bonds sur la surface rocailleuse d’un sol extra-terrestre resteront à jamais comme l’un des documents les plus fascinants de l’histoire. "C’est un petit pas pour l’homme, un bon géant pour l’humanité" (1), avait commenté l’astronaute dans une phrase entendue en direct par un demi-milliard de téléspectateurs ébahis. L’exploit d’Armstrong avait marqué toute une génération. En pleine guerre froide, alors que l’Amérique et l’Union Soviétique avaient fait de l’espace leur nouvelle conquête obligée, l’atterrissage sur la lune avait redonné de l’ambition à une nation en plein tourment, déchirée par le mouvement des droits civiques et toujours traumatisée par l’assassinat de JFK, le jeune président qui avait fait de l’odyssée spatiale une priorité.

Accueilli en star mondiale à son retour, accomplissant une tournée triomphale dans près de trente villes sur la planète, Neil Armstrong disparaîtra pourtant très vite de l’œil public. Comme si cet ingénieur dans l’âme, modeste et peu prolixe, n’avait jamais pu passer du costume d’astronaute à celui d’icône vivante. Dès 1971, il quitte la NASA pour devenir professeur d’ingénierie à l’Université de Cincinnati. Avant de siéger au conseil d’administration de plusieurs sociétés aéronautiques. Mais Armstrong, contrairement à beaucoup d’autres astronautes, n’a jamais écrit de mémoire. Il se montrait peu et n’accordait pratiquement pas d’interviews. En remettant les pieds sur terre, il avait d’ailleurs assuré sobrement que de fouler le sol lunaire ne l’avait guère impressionné. "C’était sans danger, plus ou moins ce que l’on avait prévu", avait-il dit.

Selon son biographe, James Hansen, c’est d’ailleurs du fait de son calme et de sa réserve naturelle qu’on lui avait accordé le commandement de la mission Apollo 11, qui aurait dû revenir au pilote du module lunaire, Buzz Aldrin. "Il a toujours été un homme simple et secret, qui n’apprécie guère le brouhaha et les célébrations", avait confié il y a quelques années un Buzz Aldrin pas rancunier, tandis qu’il racontait son épopée dans une école du New Jersey, "Neil n’aime tout simplement pas la publicité". C’est la fascination des avions qui a propulsé Neil Armstrong dans l’espace. Né le le 5 aout 1930 dans une petite ville de l’Ohio, il avait toujours eu comme idole Charles Lindbergh. A 6 ans, son père, un inspecteur des comptes de l’Etat, lui permet un jour d’échapper à l’école du dimanche pour voler dans un Ford Trimotor. Le gamin n’oubliera jamais. Il obtient son permis de pilote à 16 ans, avant même de savoir conduire une voiture. Après 78 missions de combat durant la guerre de Corée, il atterrit en 1956 sur la base Edwards de l’US Air Force, en Californie, où il devient pilote d’essai.

Il vient de se marier à une étudiante en économie, et aura trois enfants, dont une fille qui mourra d’une tumeur au cerveau à deux ans, quand la Nasa annonce qu’elle cherche des astronautes en 1962, il sera l’un des premiers à soumettre son CV. Il confie alors à sa soeur vouloir "investir son énergie dans quelque chose de positif", après le décès de son enfant. Durant toute sa vie, le timide Armstrong sera l’objet d’un culte dont il a toujours dit qu’il le dépassait. Remarié en 1994, il avait décidé de revenir dans l’Ohio pour y finir ses jours et ne sortait guère de chez lui. En 2005, on a appris notamment que son coiffeur avait vendu ses cheveux à un admirateur pour quelque 3 000 dollars. En 2000, lors de l’une de ses rares apparitions publiques pour une cérémonie célébrant les plus grands exploits du 20ème siècle, lui avait encore eu une phrase célèbre : "Je suis et je serai toujours un ingénieur un peu ringard en chaussettes blanches et avec une pochette pour mes stylos". ©Libération

(1) Une petite polémique a toujours lieu aujourd’hui pour savoir si Armstrong a dit "un petit pas pour l’homme" ou "un petit pas pour un homme". Fidèle à lui-même, il a répondu un jour qu’on devrait mettre le "un" entre parenthèses dans les livres d’histoire.