Planète A Medellín, Christine Meert aide, par l’art-thérapie, les jeunes victimes de la guerre de la drogue et les anciens enfants soldats des Farc. Elle vient de recevoir le "Trophée des Belges du bout du monde". Reportage Sophie Devillers Envoyée spéciale en Colombie


Déchiquetée, éventrée, criblée d’impacts, cette statue du parc San Antonio, à Medellín, laisse à peine deviner sa forme initiale, celle d’une colombe. Près de cet oiseau de métal, un jour de juin des années 90, une bombe explosa, tuant 22 personnes et en blessant de nombreuses autres.

Un attentat qui fut plus tard attribué aux cartels de la drogue, dont la guerre déchira la ville dans les années 80 et 90, sous l’influence du redoutable chef narcotrafiquant Pablo Escobar. En souvenir des victimes de l’attentat, l’artiste local Fernando Botero a laissé sa statue "sacrifiée" en l’état. Mais le célèbre sculpteur offrit ensuite à la ville de Medellín sa sculpture jumelle - l’oiseau de paix - elle, parfaitement indemne.

Déplacés par la violence

"Pour moi, c’est un symbole de ce qu’on vit actuellement, ici un passage de la violence à la paix", confie Christine Meert, Belge installée depuis 28 ans à Medellín. Cette Bruxelloise d’origine a tout connu : l’apogée de la puissance de Pablo Escobar et la terreur qui régnait dans la ville, le démantèlement du cartel qui avait infiltré le pouvoir, les tentatives de renaissance de cette cité de 3,5 millions d’habitants. "Depuis Escobar, beaucoup de choses ont changé. Des efforts ont été faits, assure-t-elle. Comme le ‘Métrocable’, par exemple", désignant les petites cabines blanches se découpant sur le ciel de Medellín. Le téléphérique, reliant le centre-ville à la montagne qui l’encercle, a pour mission de désenclaver les quartiers les plus pauvres. C’est dans ces quartiers populaires, bâtis de bric et de broc à flanc de montagne par les habitants au gré de leur arrivée que Christine travaille, via son association, avec 260 adolescents et leur famille. "On habite ici depuis 6 ans", explique Gloria Diaz, mère de famille, à côté de son sapin de Noël, dans sa maison sans eau ni égout de Bello Oriente. "Avant, on habitait dans un quartier ‘chaud’, San Javier. Mais on a fui, à cause de la violence entre les gangs de trafiquants. Ici, ça va mieux."


© Guillaume Dujardin


300 bandes armées

Car malgré la mort de Pablo Escobar en 1993 et le démantèlement de son cartel, il reste 300 bandes armées liées au narcotrafic et à la délinquance dans la ville, susceptibles de lutter entre elles. "Quand le grand chef disparaît, les sous-chefs apparaissent", décrit la sociologue Françoise Coupé, spécialiste des conflits urbains à l’Université nationale à Medellín. "Et quand ceux-là disparaissent, apparaissent les groupes d’en dessous. Ils continuent à contrôler des groupes armés et des jeunes qui rançonnent. Dans ces quartiers, on paie encore pour tuer, pour effrayer, pour déplacer les populations." La culture "de l’argent facile" héritée de Pablo Escobar sévit toujours. Autre vestige : "les frontières invisibles", qui marquent le territoire d’un gang et qu’il vaut mieux ne pas franchir.

Ces bandes recrutent aussi activement, en particulier les jeunes les plus vulnérables. "Ces gens qui sont dans les bandes, ça peut être tes amis, tes frères, ton père", glisse Cindy Caro, 18 ans, habitante de Bello Oriente, et qui dans un tel quartier avait des difficultés à s’imaginer un vrai futur. "J’étais comme toutes les autres : la vérité est que je n’y pensais même pas !" A présent, Cindy fait des études pour devenir travailleuse s ociale, pour "aider les autres" et "améliorer son quartier". Un tournant qu’elle attribue à sa rencontre avec Christine Meert et son association "Corporación Proyectarte".


© Guillaume Dujardin


"Mes amis sont morts"

La Belge et son équipe organisent des ateliers de théâtre, de peinture ou de musique pour les ados des quartiers sensibles, trop souvent confrontés à la violence ou au risque de recrutement par les bandes. "J’étais un ‘chico de la calle’ (un enfant des rues)", confie en souriant Daniel Esteban Vélez Ospina, 22 ans, au look de rock-star, occupé à dessiner parmi un groupe de jeunes réunis par Christine Meert dans ses locaux. "Et c’est clair que j’aurais pu rentrer dans l’une des ces bandes armées. Parce que je me sentais seul... Et ils étaient là. Ils me disaient aussi que j’aurais protégé le quartier. Ce qui était faux, bien sûr ! Certains de mes amis sont entrés dans ces bandes. Et maintenant, ils sont morts."

Pour Daniel, venir ici a tout changé. "Avec la Corporación, j’ai vu qu’il y avait des alternatives possibles, assure-t-il. L’art a aussi changé ma vie, parce qu’avant, je n’avais rien pour sortir et exprimer ces pensées, ces idées, tout ce que j’avais en moi... Et à présent, je sais que je veux devenir musicien. Je peux dire que je suis quelqu’un d’heureux." A côté de lui, Paola Morel Meneses, 15 ans, est elle concentrée sur sa "flor de paz", une fleur de papier où elle a tracé différents mots relatifs à la paix. "La paix, c’est capital ici, parce que dans mon quartier, il y a beaucoup de ‘guerra’ (conflits entre gangs) . Et l’art est utile pour la paix ! Parce qu’il nous transforme ! Moi, il m’a énormément transformée; j’étais timide, fermée, triste. Ici, on m’a appris à rêver et on m’a donné l’impulsion pour réaliser ces rêves !" A présent, dans l’atelier, c’est le moment de présenter son œuvre, et de livrer son sentiment sur le thème de la paix. Devant le calme et l’écoute mutuelle, Christine Meert sourit : "Ceux-là viennent depuis plusieurs années, mais au début, ils ne s’écoutent pas, ils crient tous en même temps, ils s’insultent, ils se battent, même !" Mais si vous voulez la paix, ajoute Christine, que ce soit dans un pays, une ville ou un quartier, "il faut commencer par assainir les blessures personnelles de chacun".

"L’art te connecte à tes émotions"

Sa méthode, qui allie art et psychologie, Christine l’a découverte un peu par hasard. En animant des ateliers d’art avec les enfants des rues en arrivant en Colombie, puis avec d’autres jeunes, cette passionnée de peinture s’est rendue compte qu’ils exprimaient dans les œuvres leurs traumatismes, alors qu’ils ne parlaient pas aux psys. Elle a fini par fonder Proyectarte, où des "rencontres" - ici, on n’utilise ni le terme atelier ni thérapie de groupe - entre jeunes sont animées en même temps par des artistes et des psychologues.

"L’art a la capacité de te connecter à tes émotions les plus profondes, et il y a des situations et des thèmes de la vie que ces jeunes n’ont pas pu surmonter", argumente Andres Restrepo, le psychologue de Proyectarte, assis au milieu des jeunes. "Et l’art permet que tout cela sorte à l’extérieur. Le psychologue est là pour écouter, et pour que les jeunes puissent parler de ces situations. Parfois aussi, ces douleurs profondes débordent, et il faut canaliser, les aider à les mettre en mots." Tristesse, solitude, image de soi désastreuse, voici les effets qu’il diagnostique sur les jeunes en raison des situations de violence qu’ils vivent au quotidien. Pas seulement celles des armes, d’ailleurs, mais aussi d’autres qui en découlent : déplacement, foyer monoparental, manque de perspective d’avenir, difficultés financières...

© Guillaume Dujardin

Aussi avec les enfants soldats du conflit civil

Des études ont démontré que les jeunes souffrant de difficultés familiales sont plus susceptibles de se faire recruter par les groupes armés. Ils y cherchent une nouvelle famille, qu’il s’agisse de narcotrafiquants, de délinquance classique ou de groupes militaires, comme les Farc, les Forces armées révolutionnaires colombiennes. Cette armée de rebelles, financée par la production de cocaïne, a contribué à la guerre civile sanglante qui a duré 60 ans en Colombie. Des accords de paix viennent d’être signés entre l’Etat et les Farc, rejetés par le peuple lors d’un référendum - en particulier à Medellín - puis approuvés par le Congrès, dans une version modifiée.

Depuis plusieurs mois, Christine Meert et Proyectarte travaillent avec des anciens enfants soldats, qui ont réussi à fuir ces rebelles et sont à présent réunis dans un foyer sous haute protection à Medellín. Les ateliers d’art doivent les aider à se libérer de leur passé. "Il y avait tous ces petits papiers, et j’ai pu écrire tout le mal que j’avais à l’intérieur de moi", confie Luis (prénom d’emprunt), 17 ans, en compagnie d’Elisabeth Bernal Arbelaez, l’artiste de la Corporación. A cette occasion, il a aussi pu se confier sur son passé dans les camps rebelles, une histoire glaçante qui rejoint le récit de beaucoup d’autres enfants soldats des Farc. Un jour, les Farc lui ont ordonné de tuer un petit garçon. Lorsqu’il est arrivé sur place, ce jeune était entouré de toute sa famille. Luis a refusé, mais ses camarades ont commencé. Il a alors suivi... "Je ne veux plus ja mais y retourner. Quand tu refuses de faire ce qu’ils veulent, ils tuent ou ils frappent... Les gens qui n’ont pas voté pour les accords de paix ne comprennent pas ce qu’il se passait dans la jungle. Et il y a encore des jeunes ici qui veulent être part de ces groupes armés. Moi non. Je veux qu’il y ait la paix, pour pouvoir retrouver ma famille."

Christine Meert veut elle aussi la paix, et elle y croit, que ce soit pour les "barrios" de Medellín agités par le trafic de drogue, ou dans le pays tout entier, extrêmement polarisé après ce conflit civil. "Ce serait naïf de croire que l’art à lui seul peut apporter la paix. Mais c’est réaliste de penser qu’il peut contribuer à cette paix."

Infos : www.corporacionproyectarte.org


© Guillaume Dujardin



Emission spéciale sur la RTBF ce dimanche

Trophées. L’action de Christine Meert à Medellin est aussi à découvrir dans notre reportage télé, réalisé avec Guillaume Dujardin et qui sera diffusé ce dimanche 25 décembre à 13 h 40 lors d’une émission spéciale sur La Une. Animée par Adrien Joveneau, elle présentera, via des reportages et des interviews, les cinq lauréats des Trophées des Belges du bout du monde qui récompensent des Belges francophones faisant rayonner la Fédération Wallonie-Bruxelles à l’étranger. Christine a été couronnée dans la catégorie "solidarité". Découvrez les lauréats "art de vivre", "culture", "économie" et "nouvelles technologies", au Costa Rica, au Sénégal, au Portugal et au Vietnam.

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