Planète

"Il y aura quelques désagréments, des grincheux et des protestataires." Comme son pari raté sur l’inversion de la courbe du chômage ou sa gestion de la menace terroriste entre janvier et novembre, François Hollande risque bien, dès lundi, de se voir reprocher la façon dont, dernièrement, il a minimisé de la sorte l’impact de la conférence Cop 21 - qui s’ouvre lundi, au Bourget (proche banlieue de Paris). L’impact sur la vie quotidienne des douze millions d’habitants de la région parisienne. Tout indique, en effet, que l’événement leur causera des embarras considérables. A supposer qu’il ne tourne pas au chaos mémorable.

Du jamais vu depuis 1948

Il s’agira, en tout cas, d’"un événement mondial", dans "un contexte dramatique". Dixit le ministère de l’Intérieur, lui très conscient de l’énormité de l’enjeu, pour les autorités françaises.

Un "événement mondial" ? Le gouvernement Valls s’est replongé dans les archives, et en a déduit qu’il s’agissait de "la plus grande conférence diplomatique jamais organisée en France depuis la signature de la déclaration universelle des droits de l’homme, à Paris en 1948". Un "contexte dramatique" ? Bien sûr, les attentats du 13 novembre. Déjà, avant cette tragédie, la Cop ne s’annonçait pas simple à gérer. Là, elle tourne carrément au casse-tête.

Casse-tête sécuritaire. Quelque 150 délégations étrangères, menées parfois par des dignitaires figurant parmi les plus protégés du monde (Barack Obama, Xi Jinping, Ban Ki-Moon, etc.), dont chacun des déplacements individuels nécessite déjà des précautions sécuritaires inouïes.

Pas de photo à l’Elysée

Avant le 13 novembre, le gouvernement avait prévu la mobilisation de 80 % d’effectifs de forces sécurité supplémentaires. Et la préfecture de police de Paris, ses propres effectifs étant débordés par la menace antiterroriste, avait dû faire appel à une kyrielle de motards, agents en tenue et policiers des brigades anticriminalité de province. Les attentats ont imposé de démultiplier encore ce dispositif. François Hollande lui-même a dû renoncer à la photo de famille à laquelle il rêvait, à l’Elysée : trop dangereux.

Au total, 12 000 policiers, gendarmes et militaires sont mobilisés. Quelque 8 000 seront postés aux frontières, et 6 300 dans la capitale et au Bourget. Rien que sur ce dernier site - grand comme 35 terrains de foot - , ils seront 2 800 : deux fois plus que prévu avant les attentats.

"Lâcher du lest". Quand ?

La mobilisation est telle que l’interdiction a été donnée à tous les corps de police d’accorder, pendant un mois, le moindre jour de repos compensatoire. Les syndicats policiers en sont pantois. Epuisés depuis les attentats de janvier, les hommes devront ensuite embrayer sur l’Euro 2016 de foot. "A un moment, il n’y aura pas le choix, il faudra lâcher du lest. Sinon, ils ne tiendront pas."

Le second défi est organisationnel, et il est tout aussi gigantesque.

Dans l’environnement autoroutier déjà chroniquement saturé de la banlieue Nord de Paris, alors que le réseau de transports publics peine en temps normal, il faudra, en plus, gérer les allées et venues, entre la capitale et le Bourget, des dizaines de milliers de conférenciers.

Le tout, alors que, depuis le 13 novembre, le nombre quotidien de kilomètres de bouchons s’est envolé, en région parisienne (jusqu’à plus d’un demi-millier de kilomètres, certains jours), les transports étant boudés par crainte d’attentats.

Des embouteillages dantesques redoutés

Pour éviter une saturation automobile d’anthologie, ont été créées 70 000 places supplémentaires de bus et de train chaque jour, ainsi que cinq lignes spéciales de car, dont deux fonctionneront jour et nuit. En outre, les transports publics seront gratuits pendant dix jours pour les conférenciers, et pendant deux jours pour les quidams.

Mais la préfecture de police elle-même paraît redouter, malgré tout, un chaos. Elle venait à peine d’inviter les automobilistes à privilégier les transports publics. Vendredi, elle a carrément appelé à… ne même pas utiliser ces transports, sauf nécessité absolue. Cela promet.


Interdits de manifester, les activistes ont bien dû faire preuve d’imagination

Annulé, l’immense concert de Marc Cerrone, ex-superstar du disco, le 5 décembre, au pied de l’Arc de Triomphe. Interdites, les marches dominicales qui devaient réunir des centaines de milliers de gens, à Paris et en province. Prohibée, "toute une série de concerts, de manifestations, d’ailleurs plutôt festives…" , dixit Manuel Valls, semblant minimiser l’importance de ces animations. "Une décision difficile à prendre, mais, dans le contexte actuel, l’exigence de sécurité l’impose."

Appréciant peu qu’"aucune alternative" ne leur ait été proposée par les autorités, les activistes ont bien dû faire preuve d’imagination.

Interdits de manifester, ils organiseront des "rassemblements" informels, sur la voie publique. Une "chaîne humaine" , sur les trottoirs de Paris. Des rendez-vous de masse aux terrasses de cafés, où chacun brandira la même pancarte de revendications. Place de la République, une pyramide sera érigée avec de vieilles chaussures de marche récoltées via les réseaux sociaux, signe que "notre mouvement ne peut pas être réduit au silence" .

Sur ces mêmes réseaux, des milliers d’internautes ont posté des photos d’eux avec leurs chaussures. "March4me" ("Manifestez pour moi") permettra à des marcheurs dans le monde entier de battre eux-mêmes le pavé, dans leur pays : donc de "prendre le relais" des marcheurs français "empêchés" par l’état d’urgence. Et, via "StandUp4Climate" ("Debout pour le climat"), c’est la Terre entière qui est invitée à se manifester, "pour faire pression sur les négociateurs et sauver la planète" .


D’entrée de jeu, une poigne de fer. Il va falloir marcher droit

A Paris et dans sa région, ces prochains jours, il va falloir marcher droit. Voire raser les murs. Avec la poigne de fer qui lui est coutumière, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve (PS), n’a pas attendu l’ouverture de la Cop 21 pour donner aux préfectures de police des consignes de fermeté.

Depuis des semaines, les réseaux sociaux sont sous haute surveillance, de la part des services de renseignement. Ces jours-ci, à Paris comme en province, les assignations à résidence, perquisitions, rappels à la loi, convocations à la police et même placements en garde à vue ont fondu, sur les militants.

En Dordogne, y compris… des maraîchers bio ont été visés. En banlieue parisienne, des squats d’ "anarchistes susceptibles de troubler l’ordre public pendant la Cop" ont fait l’objet de descentes de police. Dans la capitale, les membres les plus actifs des collectifs radicaux qui avaient bravé l’état d’urgence en appelant à des rassemblements de rue ont été identifiés par les autorités. Ils encourent jusqu’à 7 000 euros d’amende et six mois de prison.

"Le gouvernement manipule la peur" née des attentats

Le plateau de Saclay (grande banlieue de Paris) et ses alentours ont été décrétés "zone de protection ou de sécurité". Devaient s’y réunir la mouvance la plus remuante de la société civile et notamment les "zadistes", opposés aux mégaprojets d’aménagement (nouvel aéroport de Nantes, etc.). A supposer que leurs caravanes parties de province pour rejoindre ce plateau y parviennent bien, ils devront se tenir à carreau. La loi sur l’état d’urgence autorise que, dans de telles "zones de protection", les inspections de véhicules et les barrages filtrants soient systématiques. Ainsi que les contrôles d’identité : quiconque y sera contrôlé "devra être en mesure de justifier sa présence" .

Quant aux agriculteurs de la région qui avaient prévu de mettre leurs parcelles à disposition des activistes, ils sont soumis à une surveillance millimétrée des forces de l’ordre et à des pressions intenses pour renoncer à une telle hospitalité.

Ainsi mis sous pression, les activistes hurlent. Selon eux, "le gouvernement manipule la peur" née des attentats du 13 novembre. Et, "lucide sur le caractère dérisoire des accords qui sortiront de la Cop" , il veut "bâillonner" d’emblée toute parole critique.