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Dans le langage courant, c’est ce qui s’appelle une grosse tuile. Mardi soir, l’Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN) a en effet annoncé que de "très nombreuses indications qui pourraient s’assimiler à de potentielles fissures" ont été mises en évidence sur la cuve du réacteur n°3 de la centrale de Doel. Une pièce qui joue un rôle essentiel dans la sécurité du dispositif nucléaire.

Précisons-le d’emblée, le réacteur en question est à l’arrêt et le combustible en a été retiré. "Il n’y a donc aucun danger pour la population et le personnel", martèlent en chœur l’AFCN, la ministre de l’Intérieur Joëlle Milquet et son collègue Melchior Wathelet. "Par ailleurs, des mesures de radioactivité sont effectuées en permanence et elles n’ont jamais décelé de fuite jusqu’à présent", souligne la porte-parole de l’Agence, Karina De Beule.

Les problèmes ont été détectés à l’occasion des opérations de maintenance et de contrôle que subissent périodiquement ces installations - tous les 12 à 18 mois. Entamé début juin, cet examen vise notamment à vérifier l’intégrité de la cuve du réacteur. Lors de celui-ci, les ingénieurs ont fait pour la première fois appel à une nouvelle méthode utilisant des capteurs ultrasoniques. "Ces contrôles sont réalisés par l’exploitant", explique Mme De Beule. "Ils nous transmettent ensuite les résultats qui sont évalués et si nécessaires recalculés."

Fin juillet, Electrabel a ainsi informé l’autorité de sûreté "d’un nombre assez importants d’anomalies" apparues lors de ces mesures. Des vérifications complémentaires avec d’autres outils ont confirmé ces constatations. L’arrêt du réacteur est donc maintenu au minimum jusqu’au 31 août. Entre-temps, les investigations en cours vont devoir évaluer la profondeur du mal. Les anomalies relevées traduisent-elles déjà l’existence de fissures ? Et, dans l’affirmative, celles-ci représentent-elles un risque pour la sécurité du réacteur ?

"On se base sur les directives internationales qui définissent quels types de fissures sont considérées comme acceptables. Selon les normes techniques, des fissures horizontales sont moins gênantes que des fissures verticales. Ces dernières posent un problème beaucoup plus sérieux car elles fragilisent davantage la cuve", commente Karina De Beule. Dans tous les cas, si ces faits sont avérés, Electrabel devra fournir des "réponses convaincantes" pour obtenir l’autorisation de relancer le réacteur.

Plus embêtant encore, le réacteur de Tihange 2 est équipé de la même cuve que celui de Doel 3, forgée par la société hollandaise "Rotterdamsche Droogdok Maatschappij"- aujourd’hui disparue. Celui-ci va donc être soumis à la même procédure de vérification lors de son arrêt de maintenance qui, ça tombe bien, est programmé en septembre. Par la suite, bien que produites par d’autres fabricants, les cuves des autres réacteurs belges passeront également l’inspection des capteurs ultrasoniques par mesure de précaution.

Et quid en cas de feu rouge ? Jusqu’à présent, aucune cuve n’a jamais été remplacée nulle part dans le monde... En clair, cela signifierait la fermeture des réacteurs concernés. "Il est beaucoup trop tôt pour envisager ce scénario", rétorque notre interlocutrice. "Nous attendons les conclusions et les propositions de l’opérateur".

Dans un courriel interne révélé par le député fédéral Kristof Calvo (Groen), le patron de l’Agence Willy De Roovere n’hésite pourtant pas à envisager ce cas de figure, évoquant le risque de fermeture de Doel 3 et Tihange 2. Ce qui mettrait sérieusement à mal la stratégie énergétique récemment élaborée par le gouvernement fédéral (lire épinglé "Réactions"), puisque ces deux unités sont censées fonctionner respectivement jusqu’en 2022 et 2023.

Le problème pourrait en outre avoir un effet domino à l’échelle internationale, dans la mesure où le métallurgiste néerlandais a fourni 21 de ces cuves au niveau mondial. "Les régulateurs étrangers ont été avertis afin de pouvoir eux aussi mener ces vérific ations et échanger des informations", explique Mme De Beule. Contactée par "La Libre", l’Agence de sûreté française affirme qu’aucun équipement de ce type n’est utilisé dans l’Hexagone. Du côté de l’Agence internationale de l’énergie atomique, c’est le silence radio.

Reste qu’une question demeure: pourquoi ces problèmes ne sont-ils pas apparus lors des stress-tests réalisés suite à la catastrophe de Fukushima? Parce que ces tests qui se basent essentiellement sur des calculs théoriques "étaient focalisés sur la possibilité de garantir un arrêt des réacteurs en toute sécurité dans des conditions extrêmes", répond-on à l’AFCN. "Leur rôle n’était pas d’évaluer l’état des réacteurs en eux-mêmes."