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C’est l’un des produits étiquetés "bio" les plus courus et les plus chers du marché occidental. Issue de l’affiache - le fruit de l’arganier -, l’huile d’argan est une production endémique du sud-ouest marocain, tout comme l’arbre dont elle provient.

Propulsée sur la scène internationale il y a une dizaine d’années, elle donne aujourd’hui encore du travail à un millier de femmes de la région du Souss. Après chaque cueillette estivale, ces Marocaines cassent les noix, torréfient les amandes et malaxent une pâte qui deviendra, ensuite, l’huile d’argan.

Son authenticité et sa fabrication traditionnelle ont fait de cette huile un véritable symbole des produits éthiques. En quelques années, une filière "équitable" est ainsi née, avec un double objectif : bénéficier à la fois à la santé des forêts d’arganiers et au bien-être des populations locales.

Pourtant, en 2009 déjà, l’économiste à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) Bruno Romagny s’interrogeait : "L’histoire de l’argan "gagnant-gagnant" semble séduisante, mais est-elle vraie ?"

La responsable du secteur au sein de l’Agence marocaine pour le développement des zones oasiennes et de l’arganier (ANDZOA), Latifa Yaakoubi, reconnaît que si cette activité a contribué à l’émancipation des femmes du Souss et à leur indépendance financière, "fut-elle partielle" , il faut reconnaître aujourd’hui que "malgré tous les efforts déployés, les retombées économiques pour la population locale restent faibles" . Les petites mains de la chaîne gagneraient ainsi quelque 5 euros par litre d’huile d’argan produit, alors que le cosmétique se vend environ 160 euros le litre en Europe.

Mal géré, le secteur de l’argan ? Différents programmes de développement - comme le "projet Arganier" initié par l’UE et le gouvernement marocain - ont pourtant encouragé dès les années 1990 le développement de coopératives féminines de production d’huile d’argan. Elles seraient aujourd’hui plus de 200 dans le sud-ouest du pays, selon Latifa Yaakoubi. Mais pour le chercheur Bruno Romagny, une trentaine d’entre elles seulement auraient un réel fonctionnement coopératif.

Surtout, "l’explosion de la demande d’huile d’argan ces dernières années a engendré la naissance de nombreuses sociétés privées, mieux positionnées que les coopératives sur le marché des exportations. Ce sont elles, ainsi que les intermédiaires et quelques grands laboratoires, qui captent aujourd’hui la valeur ajoutée de ce produit" , analyse la représentante de l’ANDZOA. Bien que parfois formées aux rudiments de l’entrepreneuriat, les femmes membres des coopératives arganières n’ont souvent pas les moyens de négocier la valeur de la production qu’elles livrent.

Autre couac sur l’étiquette "éthique" de l’oléagineux : le coût environnemental lié à sa production. Selon Bruno Romagny, l’impact écologique du développement économique de la région sur les 800 000 ha d’arganeraie est réel. " Les pratiques locales - comme le surpâturage ou les coupes excessives - mais aussi l’urbanisation et l’essor des zones touristiques " dégradent cette forêt proclamée "réserve de biosphère" en 1998 par l’Unesco.

Le caractère "bio" du produit est également remis en cause pour sa filière "cosmétique" : extraite différemment de sa version alimentaire, l’huile d’argan destinée aux soins du corps est désormais le résultat d’une production mécanisée. "Seul le concassage se fait encore à la main" , explique Bruno Romagny. Pour le reste, les savoir-faire traditionnels ont dû plier face aux normes d’hygiène des marchés occidentaux.

Au sein de l’ANDZOA, Latifa Yaakoubi œuvre à réorganiser la filière pour "une meilleure compétitivité des coopératives " et une distribution plus juste des retombées financières à la population locale. L’Indication géographique protégée (IGP) Argane, pour laquelle une demande a été déposée en 2010, et que l’UE doit toujours valider, pourrait venir à son secours (lire "Repères"). Elle permettrait de " garantir au consommateur une meilleure qualité du produit, tout en valorisant un savoir-faire ancestral ancré dans les pures traditions marocaines ". Selon l’ANDZOA, la labellisation de l’argan par l’IGP apportera aussi " plus de transparence et de traçabilité " à cette filière, décidément en quête d’éthique et de reconnaissance.