Planète

Entretien

Jean Ziegler était de passage à Bruxelles, ce vendredi, pour la promotion de son dernier ouvrage "Destruction massive - Géopolitique de la faim" (Editions du Seuil) dans lequel l’ex-Rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation livre une analyse sans concession des racines de la faim dans le monde. Entretien à bâtons rompus.

Ce livre ressemble au bilan que vous tirez de vos huit années passées en tant que Rapporteur spécial à l’Onu. L’impression qui en ressort est celle d’une certaine désillusion…

Ce livre doit rendre justice aux victimes et démasquer les ennemis du droit à l’alimentation, ces monstres froids du commerce agroalimentaire. Aujourd’hui, une dizaine de sociétés contrôlent le commerce alimentaire dans le monde. J’essaie d’y donner les armes du combat et des éléments d’espérance. Mais aussi à un niveau plus intime, dire où j’ai trahi.

Le bilan final n’est guère encourageant…

Il est tout à fait contradictoire. La faim dans le monde, c’est le scandale de notre temps. Trente-cinq millions de personnes meurent chaque année de la faim ou de ses suites immédiates. Au moment où nous parlons, toutes les 5 secondes, un enfant âgé de moins de 10 ans meurt de faim. Près d’un milliard de personnes sont en permanence gravement sous-alimentées et la situation est de plus en plus catastrophique. Ceci sur une planète où l’agriculture pourrait nourrir normalement 12 milliards d’êtres humains. Cela constitue donc un échec personnel. Il n’y a aujourd’hui plus de fatalité. Un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné. A l’inverse, la prise de conscience progresse. Il y a de plus en plus de gens qui comprennent que la faim est faite de mains d’hommes, que nous vivons sous un ordre cannibale du monde maintenu par les sociétés multinationales et leurs organisations mercenaires que sont le Fonds monétaire international, l’Organisation mondiale du commerce et la Banque mondiale. Je crois que nous sommes proche de l’insurrection des consciences.

Selon vous, la faim dans le monde est aujourd’hui le résultat d’un choix, celui de l’économie néolibérale ?

Totalement. Historiquement, nous avons connu trois étapes. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les théories du pasteur Malthus affirmant qu’il existait une loi de la nécessité ont prédominé. Selon lui, les guerres et les famines sont horribles, mais nécessaires, sans quoi il y aurait une surpopulation. C’était une sorte de mécanisme d’autorégulation naturel. Cette théorie a été acceptée jusque dans les églises car elle justifiait magnifiquement le colonialisme occidental et l’oligarchie dominante de la planète. Ensuite, grâce à Hitler, c’est horrible de le dire, il y a eu un réveil des consciences. Car les monstres nazis ont utilisé l’arme de la faim pour tuer et les Européens ont eu faim à leur tour. Au sortir de la guerre, il y a donc eu un réveil politique qui s’est traduit par la reconnaissance du droit à l’alimentation dans la Déclaration universelle des droits de l’homme; la création de la Food and Agriculture Organization (FAO) et celle du Programme alimentaire mondial (Pam). Mais aujourd’hui, l’obscurantisme néolibéral revient à la naturalité des lois économiques où c’est le marché qui décide. Avec cette théorie : en libéralisant le marché, en privatisant les secteurs publics, les forces de production vont augmenter et la faim va un jour se résorber. C’est évidemment un mensonge absolu. La globalisation et la libéralisation à tous crins ont extraordinairement progressé ces vingt dernières années et, dans le même temps, la faim a augmenté alors que cela aurait dû être l’inverse. Il faut intervenir et abattre cet ordre cannibale du monde et mettant fin à tous les mécanismes qui tuent. Il faut, par exemple, interdire que l’on brûle de la nourriture pour faire des agrocarburants.

La spéculation sur les marchés des matières premières alimentaires devrait-elle être limitée ?

Oui. Depuis le crash financier de 2008, les fonds souverains, les hedge funds et les grandes banques se rabattent sur les bourses des matières agricoles et font flamber les prix. A Genève, qui est la caverne d’Ali Baba de ces spéculateurs, si vous vous rendez à la banque UBS, on vous propose d’investir dans des certificats sur le riz garantissant 37 % de plus-value ! Tout cela de manière tout à fait légale, même si c’est moralement inacceptable. Ces spéculateurs devraient être traduits devant un tribunal pour crime contre l’Humanité ! Alors que les Etats se sont mobilisés pour sauver les banques à grands renforts de milliards, le Pam a perdu la moitié de son financement en 2008. Aujourd’hui, en Afrique orientale, 12,4 millions de personnes sont au bord de l’effondrement à cause de la faim. Les camps de réfugiés de l’Onu refusent des centaines de familles tous les matins faute de moyens. Et les spéculateurs sont deux fois responsables. En effet, non seulement le Pam a perdu la moitié de son budget, mais il doit acheter 85 % de la nourriture qu’il distribue sur le marché mondial où les prix ont explosé en raison des activités spéculatives.

Une autre tendance inquiétante est celle de l’accaparement des terres…

L’année dernière, 41 millions d’hectares de terres arables ont été accaparés par des fonds d’investissements et des multinationales uniquement en Afrique. Avec pour résultat, l’expulsion des petits paysans. Ce qu’il faut dénoncer, c’est le rôle de la Banque mondiale, mais aussi celui de la Banque européenne d’investissements et de la Banque africaine de développement, qui financent ces vols de terre. Pour se justifier, elles ont une théorie très pernicieuse qui est de dire que la productivité agricole est très basse en Afrique. Ce qui est vrai. Mais ce n’est pas parce que les paysans africains sont moins compétents que les paysans français ou wallons. C’est parce que ces pays sont étranglés par leur dette extérieure. Ils n’ont donc pas d’argent pour constituer des réserves en cas de catastrophes ni pour investir dans l’agriculture de subsistance. Il est faux de dire que la solution viendra de la cession des terres aux multinationales. Ce qu’il faut faire, c’est mettre ces pays en état d’investir dans l’agriculture et de donner à leurs paysans les instruments minimaux pour augmenter leur productivité : les outils, l’irrigation, les semences sélectionnées

Quelles sont finalement les raisons d’espérer ?

L’espérance est double. Il y a d’une part l’émergence d’une insurrection paysanne représentée par le mouvement Via Campesina qui représente aujourd’hui près de 135 millions de petits agriculteurs à travers le monde. Ce mouvement a formulé un projet très concret de Convention sur les droits des paysans et l’a porté devant les Nations unies. Cette proposition sera débattue en mars par le Conseil des droits de l’homme qui doit se prononcer pour savoir s’il la transforme en un instrument de droit international. C’est évidemment un processus difficile et incertain, mais je suis convaincu que cette convention finira par se réaliser et elle sera alors une arme puissante. D’autre part, les pays dominateurs sont aussi des démocraties, même si leurs valeurs démocratiques s’arrêtent à leurs frontières pour céder la place à la loi des multinationales. Or, il n’y a pas d’impuissance des démocraties. N’importe lequel de ces mécanismes peut être brisé démocratiquement par la volonté des opinions publiques. On pourrait tout de suite voter le désendettement total des pays les plus pauvres. On peut aussi décider que seuls les vrais acteurs peuvent participer aux marchés des matières premières agricoles, ceux qui délivrent des marchandises. La faim peut facilement, démocratiquement et pacifiquement être éliminée en un court laps de temps.

Lundi matin, retrouvez notre reportage consacré au programme de lutte contre la malnutrition de l’ONG SOS Villages d’enfants au Togo.