Planète

C'est une lettre ouverte en forme de signal d'alarme que viennent de publier plusieurs centaines de scientifiques européens dans la prestigieuse revue Science. En partenariat avec deux Confédération d'associations brésiliennes qui représentent les voix de plus de 300 groupes autochtones, ces chercheurs appellent la Commission européenne à se servir du levier commercial pour faire prévaloir les enjeux environnementaux et la protection des droits des peuples indigènes dans ses relations avec Brasilia.

« Jair Bolsonaro, le nouveau président issu de l'extrême droite, gouverne le pays depuis janvier et il a commencé à s'attaquer à toutes les politiques de protection de l'environnement du pays et celles qui garantissent les droits des peuples indigènes », commente Tiago Reis, doctorant à l'UCLouvain qui est à l'origine de cette tribune avec trois autres scientifiques liés aux universités d'Oxford, Cambridge et Humboldt. « Or on sait que ces populations sont les gardiennes des forêts naturelles et de la biodiversité. Et on sait aussi que la déforestation pose de sérieux risques pour la productivité agricole, en augmentant notamment la probabilité des sécheresses. En déforestant, on crée des déséquilibres qui menacent la sécurité alimentaire », souligne notre interlocuteur.

Nouveau round du Mercosur

L'Union européenne a entamé un nouveau cycle de discussions dans le cadre de l'accord commercial qu'elle souhaite conclure avec les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay) ; des négociations entamées il y a une vingtaine d'années. « L'UE est aujourd'hui le deuxième plus grand partenaire commercial du Brésil. Elle est donc en capacité de demander à celui-ci de garantir les droits des autochtones et les règles environnementales. Il faut en faire une forme de condition pour pouvoir commercer avec l'Europe », poursuit Tiago Reis.

Entre 1990 et 2008, l'Union européenne a importé des produits issus de cultures pour lesquelles un territoire équivalent à la superficie du Portugal a été entièrement déboisé, dénoncent encore les auteurs de cette lettre ouverte, qui pointent notamment les importations de viande bovine et les aliments pour bétail. Or cette conversion des terres se fait la plupart du temps sur le dos des populations locales qui sont victimes de violences et voient leurs droits élémentaires bafoués. La déforestation contribue en outre à relarguer d'importantes quantités de dioxyde de carbone dans l'atmosphère, accélérant encore la dégradation du climat. Et elle accentue de façon dramatique la disparition d'une multitude d'espèces animales et végétales.

En fermant les yeux sur cette réalité, « l'Europe se rend complice des crimes commis au nom de la production agricole », pointe Sonia Guajajajara, leader de l'Articulation des peuples autochtones du Brésil. Ces communautés locales doivent être associées à la définition de critères pour un commerce plus durable, plaident encore les signataires.

« L'ironie, c'est qu'il n'est vraiment pas nécessaire de poursuivre le déboisement au Brésil : la demande agricole prévisible pourrait être entièrement satisfaite en améliorant les pratiques existantes et en restaurant les terres dégradées, sans plus de conversion des habitats naturels », conclut Andrew Balmford, professeur en sciences de la conservation à l'Université de Cambridge.