Planète

La politique de protection promise par le gouvernement souffre de nombreuses failles. Reportage : Morgann Jezequel, envoyée spéciale au Cerrado

Un étroit tourbillon de poussière rouge de plusieurs dizaines de mètres de hauteur s’élève au-dessus des champs de soja. Il signale un agriculteur en pleine récolte. La petite ville de Chapada Gaúcha, dans le nord de l’Etat de Minas Gerais, à 400 kilomètres de la capitale Brasília, s’est développée grâce à l’exploitation de cette plante, ainsi qu’aux plantations d’herbage pour le bétail et d’eucalyptus pour produire du charbon végétal.

Sous un soleil de plomb, de somptueuses maisons aux grandes baies vitrées, symboles de la prospérité économique des grands propriétaires terriens, jalonnent les rues en terre battue. Beaucoup d’entre eux sont venus du sud du Brésil dans les années 1980 pour tenter leur chance dans le centre du pays.

A la sortie de la ville, les champs laissent peu à peu place à de grands arbres et de fins arbustes. Des manguiers et même quelques baobabs se dressent le long de la piste de 200 kilomètres qui relie Chapada Gaúcha à la ville de Januária. Mais par endroits, la végétation est calcinée et plus au nord, sur le flanc d’une montagne, de hautes flammes cheminent en une ligne presque parfaite. Le Cerrado, considéré comme la savane la plus riche du monde en biodiversité, est en danger. Selon le Fonds mondial pour la nature (WWF), la moitié de sa végétation initiale, l’équivalent d’un million de kilomètres carrés, a déjà été détruite.

Négligence des pouvoirs publics

Au Brésil, cette catastrophe écologique est loin de faire scandale. Deuxième plus grande forêt du pays et de l’Amérique du sud après l’Amazonie, le Cerrado est aussi moins exubérant et moins connu des Brésiliens. Surtout, la savane est largement négligée par les pouvoirs publics. Alors que, selon les autorités, la destruction de la forêt amazonienne a diminué de 80 % en une décennie (environ 5 000 km² par an), celle du Cerrado n’a diminué que de 54 % (6 000 km² par an). Certains experts évoquent même une migration de la déforestation de l’Amazonie à la savane brésilienne.

Très permissive, la loi autorise en effet ici les agriculteurs à retirer jusqu’à 80 % de la végétation initiale de leur propriété, contre 20 % en Amazonie. “Le Cerrado est la forêt la plus menacée par le développement de l’agriculture intensive et de l’élevage. Dans certains endroits, on peut affirmer que la déforestation s’est intensifiée”, confie Julio Sampaio, coordinateur de WWF pour cette région du Brésil.

Quant à la frontière entre déforestation légale et illégale, elle reste souvent floue. La région du Mosaico Sertão Veredas-Peruaçu, où se situent les villes de Chapada Gaúcha et Januária et où l’ONG mène plusieurs actions de développement durable, est particulièrement touchée par des coupes d’arbres clandestines, et ce malgré l’existence de plusieurs unités de protection.

Peu de contrôles

Carlos Fonseca travaille comme coordinateur de ces unités et mène des opérations de contrôle auprès des propriétaires terriens. Un travail lent et fastidieux. “Début août, nous avons survolé en hélicoptère les deux plus grandes zones de protection environnementale de l’Etat. Dans ces endroits, la loi n’autorise pour l’instant aucune destruction de végétation supérieure à 100 hectares. Nous avons pourtant vu près de 18 000 hectares de forêt détruite et nous n’avons pas pu couvrir toute la zone. Mais selon nos recherches, la végétation originelle a en fait été coupée, brûlée ou remplacée par des plantations sur plus de 48 000 hectares”, explique-t-il, désemparé.

Les responsables de ces coupes illégales sont cependant peu inquiétés. “Certains accumulent des amendes de plusieurs millions de réais mais ne les payent pas. D’autres émettent de faux actes de propriété pour éviter d’être mis en cause.” Et certains agriculteurs n’hésitent pas à jouer la carte de l’intimidation : “Je suis déjà arrivée dans une ferme où le propriétaire nous attendait, l’arme à la ceinture. Une autre fois, nous préparions le contrôle d’une propriété quand le policier chargé de monter l’opération est arrivé. Il s’agissait du propriétaire de la ferme en question…” Manque de moyens, absence de plans de gestion, les unités de conservation, qui ne protègent aujourd’hui que 8 % de l’ensemble du Cerrado, peinent à être efficaces.

Un rôle majeur dans les émissions de gaz à effet de serre du pays

Si elles admettent du bout des lèvres rencontrer des difficultés pour protéger le Cerrado, les autorités comptent renverser la tendance grâce à la grande innovation du nouveau code forestier : la création d’un registre environnemental rural. “Chaque propriétaire d’exploitation a l’obligation de s’enregistrer avant mai 2016. Le système va nous permettre de surveiller leurs activités et de mener une surveillance en temps réel de la déforestation via satellite, comme en Amazonie”, affirme Ana Cristina Barros, secrétaire de la biodiversité et des forêts du ministère de l’Environnement.

Il y a urgence : si le pays ne fait rien pour préserver le Cerrado, tous les efforts engagés pour limiter les émissions de gaz à effet de serre en Amazonie pourraient s’avérer inutiles. La promesse de réduction des émissions de 37 % d’ici à 2025 annoncée par la présidente brésilienne Dilma Rousseff à l’approche de la COP21 et soutenue par l’agrobusiness, pourrait alors être difficile à tenir.

Malgré un manque de données précises, la biologiste Mercedes Bustamante (Université de Brasilia) souligne que l’impact de la destruction de la savane brésilienne sur les émissions de gaz à effet de serre du pays ne fait aucun doute. Pour l’instant, le Cerrado assimile plus de carbone qu’il n’en émet, estimait-elle lors d’une conférence donnée à Paris, en juillet dernier. Mais si la déforestation n’est pas stoppée, la balance pourrait s’inverser.