Planète

La cérémonie était essentiellement de portée symbolique, elle n’en marque pas moins un jalon importante dans l’histoire de la lutte contre le réchauffement climatique. Vendredi, les représentants de 175 pays étaient présents à New York pour apposer officiellement leur signature au bas de l’accord de Paris.

" Le nombre de participants à cette cérémonie de signature est quelque chose de vraiment très positif. C’est le plus grand rassemblement de pays que l’on ait jamais eu pour signer un traité environnemental" , se réjouit Thomas Spencer, directeur du Programme climat de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) à Paris. "C’est un signal significatif."

L’étape de la ratification

Pour autant, poursuit notre interlocuteur, le travail ne fait que commencer. Pour pouvoir entrer en vigueur comme prévu en 2020, le traité devra encore être ratifié par au moins 55 pays représentant 55 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Un quorum qui devrait théoriquement être facilement atteint, mais l’histoire a montré que le passage du cap de la ratification peut réserver de mauvaises surprises liées à un changement de majorité politique, par exemple. Il avait ainsi fallu plus de sept ans avant que le protocole de Kyoto ne devienne opérationnel en raison du blocage opposé par George W. Bush et le Congrès des Etats-Unis. Même si cette fois, la forme juridique de l’accord de Paris devrait permettre à Barack Obama de se passer de l’aval d’un Congrès dominé par les Républicains, qui y sont hostiles.

En Belgique, ce processus de ratification demandera comme à l’habitude un peu de temps, puisqu’il passe par les trois parlements régionaux et le fédéral. Les responsables politiques belges n’ont en outre jusqu’à présent pas vraiment mis la question climatique au top de leurs priorités.

Ne pas casser la dynamique

Or le temps presse. "Il faut se mettre en mouvement tout de suite car on a un chemin assez difficile à accomplir. Chaque pays doit commencer à mettre en œuvre les mesures qu’il s’est engagé à prendre au niveau national et les promesses d’aide financière aux pays les plus pauvres doivent être tenues ", souligne Thomas Spencer. " C’est très important si l’on veut créer de la confiance entre les parties et relever ensuite le niveau des ambitions comme on s’est engagés à le faire lors du sommet de Paris. "

Celui-ci prévoit en effet une clause de rendez-vous fin 2018 qui doit permettre d’évaluer l’évolution de la situation et de constater l’impérieuse nécessité de revoir ces engagements à la hausse si l’on veut avoir une chance d’atteindre la cible fixée. A savoir maintenir la hausse de la température moyenne globale "bien en dessous de 2°C" et, idéalement, tendre vers 1,5°C.

Il est donc essentiel de ne pas casser la dynamique qui a si difficilement vu le jour dans la capitale parisienne. A ce titre, les prochaines réunions organisées sous l’égide de la Convention climat des Nations unies en juin, à Bonn, et en décembre à Marrakech permettront de voir si aucun pays ne tente de réinterpréter l’accord et de remettre en question ses acquis.

M. Spencer se montre cependant globalement optimiste, eu égard notamment aux signaux envoyés par la Chine qui met en place des politiques qui devraient permettre à ce pays d’attendre son pic d’émissions plus vite que prévu, soit bien avant 2030.

Contre toute attente, c’est plutôt le climat de mésentente entre les Etats membres de l’Union européenne qui inquiète quelque peu le spécialiste de l’Iddri. " On est en train d’agir au niveau européen, mais je me pose des questions sur ce qui est entrepris. Est-on vraiment en train de changer les choses au niveau de la structure énergétique, économique, etc. ? J’ai des doutes. En outre, les Etats membres ne veulent pas se voir dicter leurs objectifs par l’Union. Le discours est un peu ‘laissez-nous faire’ , mais je crains que cela ne dissimule de l’immobilisme et un manque de volonté d’action au niveau national."

Les débats intra-européens seront compliqués, confirme un autre expert, alors que les Vingt-huit devraient entamer d’ici l’été leurs discussions sur la répartition des efforts à réaliser pour atteindre les objectifs qu’ils se sont fixés à l’horizon 2030 - calculés sur la base du seuil des 2°C… Certains pays, comme la Pologne, se montrent peu conciliants sur ce partage et veulent encore moins entendre parler d’une révision à la hausse de ces ambitions pour tenter de maîtriser la poussée du thermomètre à 1,5°C. "Traîner les pieds serait un mauvais signal envoyé à la communauté internationale."


Pour l'Europe, la décarbonisation des transports, c'est "Jackpot"

L’International Council on Clean Transportation (ICCT) remet le couvert. Quelques mois après avoir révélé le scandale des moteurs truqué chez Volkswagen, l’ONG indépendante publie avec deux bureaux d’analyse une étude sur les conséquences économiques de la mise en œuvre de l’accord de Paris. Et ses conclusions sont extrêmement alléchantes pour le contribuable européen.

S’ils veulent limiter la hausse de la température à la surface de la terre à 2°C comme le préconise le texte, les 195 pays signataires n’ont d’autre choix que de réduire drastiquement leurs émissions de CO2 et de s’attaquer au secteur des transports qui représente à lui seul 55 % de la consommation mondiale de pétrole. Or, selon l’ICCT, cette décarbonisation aura inévitablement un impact à long terme sur la demande et les prix du pétrole. Ce qui permettrait à l’Europe - dépendante à 88 % de ses importations de brut - d’économiser plus de 40 milliards d’euros sur sa facture d’ici 2030.

Hausse inévitable des prix du pétrole

Les analystes de l’ICCT, Cambridge Econometrics et Pöyry ont envisagé deux cas de figure. Premièrement, le statu quo : si les règles actuelles d’émissions de carbone dans les transports devaient rester inchangées, la demande mondiale de pétrole passerait de 94 millions de barils par jour en 2015 à 112 millions de barils en 2030 et 151 millions en 2050.

Bien que particulièrement bas à l’heure actuelle (environs 40 $ le baril) le prix du baril connaîtrait lui aussi une hausse, et passerait à 90 $ en 2030 avant d’atteindre 130 $ d’ici 2050. " La faiblesse actuelle des prix du pétrole ralentit les investissements dans les infrastructures d’extraction qui auront plus de mal à répondre à la demande à venir " , peut-on lire dans l’étude, qui poursuit son argumentaire en précisant " qu’à l’avenir, le pétrole devra en outre être extrait dans des lieux de moins en moins accessibles et donc de plus en plus coûteux " .

80 % des véhicules électriques

En soi, rien de révolutionnaire, l’analyse est connue. Mais les chercheurs envisagent ensuite un deuxième scénario, dans lequel toutes les mesures de décarbonisation nécessaires pour limiter le réchauffement à 2°C ont été mises en œuvre. Dans ce scénario optimiste : les normes d’émissions de CO par véhicule ont été renforcées, la part de voitures électriques dans la vente de véhicules neufs est passée de 20 % en 2030 à 80 % en 2050, et l’aviation civile est désormais tenue de compenser ses émissions de CO2 dans un marché du carbone efficace. Conséquence : la demande de pétrole continue à croître jusqu’en 2025 avant de diminuer à 101 millions de barils/jour en 2030, puis 91 millions de barils quotidiens en 2050 avec des prix qui oscillent entre 83 et 87 $ le baril.

L’équivalent de 400 000 emplois

Avec une telle baisse de la demande, l’Europe peut sérieusement réduire ses importations et économiser 29 milliards d’euros d’ici 2030, selon l’étude. Une certaine quantité de pétrole est encore importée, mais celui-ci coûte moins cher et permet encore aux 28 d’économiser 12 milliards d’euros en quinze ans. Ce qui provoque d’après les chercheurs une hausse du PIB européen de 0,2 % en 2030 et 0,5 % en 2050, soit l’équivalent de la création de 400 000 emplois.

Pour les pays producteurs de pétrole comme l’Arabie saoudite et surtout la Russie ou le Venezuela - où l’extraction est moins aisée - ce scénario est nettement moins enthousiasmant. Ces Etats pourraient être tentés de torpiller certaines mesures, mais l’étude ne tient pas compte du volet géopolitique et part du principe que tous les Etats prennent les mesures qui s’imposent pour concrétiser l’accord de Paris.

Outre son intérêt économique pour l’Europe, cette chute de la demande de pétrole entraînerait l’abandon des projets d’extraction plus coûteux en Arctique, en eaux très profondes ou encore dans les sables bitumineux, tous trois jugés désastreux pour l’environnement.

Même Rockefeller sort

Les grincheux rétorqueront qu’il ne s’agit que de prédictions. Ils ont raison, mais le scénario "optimiste" colle avec les prédictions de l’Agence internationale de l’énergie. Il est par ailleurs intéressant de constater que les milieux financiers ont déjà commencé à sortir des énergies fossiles. Après le Fonds norvégien il y a quelques années, la fondation Rockefeller a annoncé fin mars qu’elle se détournait du pétrole et se débarrasserait de sa participation dans Exxon. Une démarche hautement symbolique puisque la famille Rockefeller a bâti sa fortune en lançant l’industrie pétrolière. Ces dernières semaines, deux Etats ont par ailleurs annoncé des objectifs concrets en matière de renouvellement du parc automobile. D’ici 2020, l’Autriche pourrait définitivement mettre un terme à la vente des véhicules neufs qui roulent aux énergies fossiles, un 100 % électrique que les Pays-Bas envisagent d’atteindre dès 2025.