Planète Il en a fait des victimes, le mythe de l’Eldorado. Ce pays rempli d’or vanté par les conquistadors, incarné par les somptueux trésors aztèques et incas, et recherché aux quatre coins de l’Amérique du Sud par les amateurs de fortune ou les explorateurs exaltés. Le rêve d’une richesse infinie qui a encouragé l’exploration et la colonisation de nouveaux territoires américains dès le XVIe siècle et conduit comme on le sait au massacre des nombreuses populations indigènes. S’il y a bien eu de l’or, son extraction fût toutefois émaillée d’expéditions désastreuses, puis systématiquement relancée vers de nouvelles contrées comme les terres actuelles de l’Equateur, du Pérou, du Venezuela, ou des Guyanes. Le mythe s’est quelque peu estompé, aujourd’hui, mais les chercheurs existent toujours, tout comme l’or d’ailleurs, qui représente environ 60 % du Produit national brut d’un pays comme le Suriname.

Dans la ceinture verte

A Paramaribo, sa capitale, on ne compte plus les kiosques où l’on peut revendre une once d’or pour plusieurs milliers de dollars locaux sans avoir à décliner son identité. La loi interdit toute exploration en dehors des concessions accordées par le gouvernement, mais une grande partie de la population n’y a pas accès, et leurs "petites" extractions sont tolérées dans les faits pour que "tout le monde" puisse profiter de cette ressource devenue extrêmement lucrative avec l’explosion de son prix sur les marchés financiers. Au grand dam des défenseurs de l’environnement, le Suriname est traversé par une "ceinture verte" constituée de forêts denses où la probabilité de trouver de l’or est relativement élevée.

Une zone sauvage d’une biodiversité exceptionnelle où se loge la réserve naturelle de Brownsberg, 12 400 hectares de jungle protégée où il est totalement interdit d’aller extraire quoi que ce soit. Pourtant, une fois entré dans la zone, il ne faut pas deux minutes avant de tomber nez à nez avec un site d’extraction. Pas du genre clandestin, un trou béant au milieu de la végétation à côté duquel trônent une dizaine de tentes et du matériel lourd. "Ne dites surtout pas que vous êtes ici pour enquêter sur l’or" , lance un guide local qui nous accompagne et manifeste une certaine nervosité.

Sujet sensible

La présence de journalistes est peu appréciée, celle des défenseurs de l’environnement susceptible de déclencher une bagarre générale, et moins de trente secondes après notre arrivée, un grand costaud vient effectivement harponner les visiteurs impromptus en hurlant quelques mots incompréhensibles d’un hollandais approximatif que l’on interprète comme une injonction de vider les lieux. "Les chercheurs d’or sont toujours agressifs" , ajoute le guide après avoir pris ses jambes à son cou. Pas que le fait d’être mal léché soit un prérequis pour devenir orpailleur, mais parce que le sujet est sensible. Plusieurs camps ont été brûlés il y a quelques années par la Fondation en charge de la protection du parc, avant que le gouvernement ne donne pour consigne de restituer le matériel saisi à ses propriétaires et que des concessions officielles leur soient accordées a posteriori au beau milieu d’une zone protégée. "Trop de personnes haut placées sont impliquées dans l’extraction d’or" , se désole Erlan Sleur, qui avait mené les opérations de destruction des sites illégaux avant de quitter la fondation en question. "Il y a énormément d’argent en jeu et dans ces cas-là, les lois ne pèsent pas lourd. L’intérêt pour l’or est beaucoup plus important que la protection de la nature."

Cet intérêt n’est pas neuf. Quiconque emprunte les circuits balisés du parc se verra conter l’histoire de John Brown. Un aventurier des années 20 en quête d’Eldorado à qui est venue la très mauvaise idée de descendre la rivière Suriname pour explorer Brownsberg en quête de métal précieux. Le trou creusé lors de la prospection est encore là, pas Brown, mort sur place de la malaria comme la plupart des chercheurs d’or qui en sont encore infectés aujourd’hui. John Brown n’est pas le seul, "la guerre civile de 1986 a contraint tout le monde à rentrer à Paramaribo" , nous explique le guide qui cache sciemment la présence toute proche d’une mine d’or pour ne pas faire de mauvaise publicité au parc et préserver le tourisme local. "Quand les Surinamiens ont pu revenir à l’intérieur des terres, ils n’avaient plus aucun moyen de subsistance et se sont mis à prospecter." Le chercheur d’or, au Suriname, c’est donc Monsieur Tout-le-monde. Du petit paysan sans revenus qui orpaille à ses heures perdues, à l’industriel fortuné qui investit dans des centaines de machines pour excaver plusieurs tonnes de terre. Tous deux n’entrent d’ailleurs pas en concurrence.

Usage de mercure

Les chercheurs d’or "à grande échelle" creusent en profondeur sur des portions de territoire plus réduites pour détecter les veines d’or incrustées dans la roche souterraine, là où les "petits extracteurs" guettent les paillettes disséminées sur une surface bien plus large. En revanche, tous deux utilisent abondamment du mercure, illégal à la vente mais pas à l’usage, qui a la propriété d’isoler l’or des roches dans lesquelles il est incrusté en formant un amalgame, ce qui en facilite l’extraction.

Cet amalgame est ensuite chauffé pour ne conserver que l’or et vaporiser le mercure qui se répand dans l’atmosphère. Les chercheurs artisanaux opèrent sur un territoire plus grand avec moins d’expérience. Ils utilisent plus de mercure, et ont donc un impact plus important sur l’environnement. "Il faut beaucoup d’eau pour séparer l’or du reste , ajoute Erlan Sleur. L’extraction se fait souvent dans une rivière ou à proximité. Dès qu’ils pensent avoir détecté le métal recherché, les mineurs injectent de l’eau pour former une sorte de terre boueuse, puis le mercure, qui se répand dans la nature. Les problèmes commencent quand les poissons avalent le mercure qui s’est répandu dans les rivières sans se dissoudre, avant d’être mangés par l’homme."

"Tueur lent"

Une enquête menée par le WWF en 2001 a révélé d’importantes quantités de mercure dans des poissons-chats, très nombreux au Suriname et largement consommés. Des mesures effectuées sur des Indiens indigènes de Guyane dans la même enquête auraient également révélé la présence de grandes quantités de mercure dans leurs cheveux et leur urine, potentiellement dues aux émissions de mercure dans l’atmosphère. Avec quel effet ? "C’est est un tueur lent , poursuit Erlan Sleur. Il n’empoisonne pas le corps instantanément mais s’attaque progressivement au système nerveux. La plupart des orpailleurs ne nous croient pas quand on leur expose les contaminations auxquelles ils s’exposent parce qu’ils n’en subissent pas encore les conséquences."

Depuis quelques mois, la baisse du cours de l’or sur les marchés a toutefois entraîné un désintérêt des industries actives dans l’extraction, pour qui les investissements deviennent trop importants. Pas chez les orpailleurs artisanaux qui font avec les moyens du bord et peuvent encore gagner gros. Une solution possible serait d’exiger la présentation d’une pièce d’identité pour les revendeurs ou d’imposer la mise en place d’un système de recyclage du mercure, mais cela nécessiterait d’investir dans des techniques plus propres et diminuerait les gains.

A l’heure actuelle, peu de mesures concrètes ont été prises par le gouvernement, les mines d’or sont toujours actives à Brownsberg, et les touristes subjugués par la beauté des lieux qui se jettent à moitié nus sous les jets d’une chute sauvage sont loin d’imaginer qu’à quelques centaines de mètres de là, des dizaines de litres de mercures ont été déversées sur plusieurs sites d’extraction connus et illégaux.