Planète Un projet de loi sur le bien-être animal dans les abattoirs est proposé aujourd'hui à l'Assemblée nationale en France. A l’origine de ce texte, les images choc de l’association de défense des animaux L214. En Belgique, c’est l’abattage rituel, sans étourdissement, qui crée la polémique.

Dans la nuit du 12 décembre, Sébastien Arsac et un autre militant de l’association L214 se faufilent discrètement dans l’obscurité pour pénétrer à l’intérieur de l’abattoir Guy Harang à Houdan dans les Yvelines en France. En tenue sombre, ils veulent récupérer des caméras qu’un employé de l’abattoir ne parvient pas à placer correctement. “ Nous voulions filmer la souffrance des cochons gazés au CO2” raconte Sébastien Arsac, “mais nous avons été repérés ”. Une caméra retrouvée dans la chaîne d’abattage a mené la direction à contacter les gendarmes qui ont planqué le soir même.

Interpellés, les militants ont été placés en garde à vue pendant quelques heures et convoqués par le tribunal de grande instance de Versailles en juin prochain pour “violation de domicile”. “ Nous n’avons pas trop d’ennuis judiciaires en général ”, explique le co-fondateur de l’association L214. “Viandard repenti” et petit-fils d’éleveurs aujourd’hui végane, il lutte pour la défense des animaux avec sa compagne, Brigitte Gothière. Leur méthode choc et parfois contestée qui consiste à filmer en caméra cachée dans les abattoirs a prouvé son efficacité au point de porter la question du bien-être animal au cœur du débat politique. Ce jeudi 12 janvier, un projet de loi relatif “ au respect de l’animal en abattoir ” visant à augmenter les contrôles et les sanctions sera examiné “ suite à la diffusion par l’association L214 d’images relevant des pratiques particulièrement choquantes dans certains abattoirs ”.

Sept vidéos choquantes en 2016

L214, en référence à l’article du code rural où des animaux sont pour la première fois désignés en tant qu’êtres sensibles, a diffusé en 2016 sept vidéos d’abattages ratés, d’animaux mis à mort sans étourdissement et de cas de maltraitance. “ La réalité est violente d’autant plus que l’on montre des abattoirs de toutes tailles y compris labellisés bio. Ce sont des meurtres alimentaires, on sectionne la carotide, on fait couler le sang. C’est choquant parce que des animaux résistent, connaissent la peur et la panique ” commente Sébastien Arsac.

A l’abattoir d’Alès (Gard), des vaches mal étourdies agonisent de longues minutes la gorge tranchée. A Limoges, le plus grand abattoir public de France, des fœtus sont extirpés de l’utérus éventré de vaches gestantes tout juste abattues puis jetés dans des bennes à ordures. Au Vigan (Gard), des moutons sont torturés à cause d’un matériel défaillant qui ne met pas rapidement fin à leurs souffrances. A Mauléon-Licharre (Pyrénées-Atlantiques), des agneaux et des veaux encore conscients sont suspendus par les pattes et certains découpés vivants. A Vigeant (Vienne), des moutons sont égorgés à vif dans le cadre de l’abattage lié aux rites juifs et musulmans .

Ces images vues des millions de fois sur Youtube ont été filmées par des militants infiltrés (en se faisant engager par l’abattoir par exemple) ou par des lanceurs d’alerte. Mauricio Garcia-Pereira, ex-employé de l’abattoir municipal de Limoges qui a fourni les images des vaches gestantes, est le seul lanceur d’alerte à être sorti de l’ombre. “ Je sais qu’il y aura des représailles. Je vais probablement perdre mon emploi, mais je ne veux pas y retourner, c’est insupportable. Je sais aussi, au fond de moi, que ce que j’ai fait n’est pas mal. Ce qui l’était, c’est continuer à participer et se taire ”, estime celui qui a rejoint L214.

Du matériel défaillant dans les abattoirs

La souffrance des animaux est due à deux facteurs selon Sébastien Arsac. Une exemption à un règlement européen datant de 2009 imposant l’étourdissement avant l’abattage permet d’égorger à vif les animaux dans des établissements agréés dans le cadre des rites juifs et musulmans. La hausse de la demande de viande halal entraîne une part croissante d’animaux abattus sans étourdissement. Mais d’une manière plus large, du matériel défaillant et la cadence imposée au personnel engendrent une souffrance animale indéniable estime Sébastien Arsac. “ Pour étourdir les bovins, on utilise des pistolets à tige perforante. Mais les box d’immobilisation sont souvent défaillants donc le tir n’est pas bien effectué. Soit la personne retente, soit l’inconscience n’est pas maintenue suffisamment longtemps et le bovin part sur la chaîne suspendu par les pattes. Pour l’étourdissement par électronarcose, le courant est souvent mal réglé. Trop fort, il crée des pétéchies, donc un défaut de présentation pour la viande. On le règle finalement à la plus faible intensité. En théorie, on étourdit les animaux mais sur le terrain, il y a 15 % de ratés .”


En Belgique, c'est l'abattage rituel qui crée la polémique


En Belgique, le débat politique sur le bien-être animal se concentre principalement sur l’abattage rituel. En Wallonie en 2014, d’après les chiffres fournis par les abattoirs et les sites d’abattages temporaires repris par le Conseil wallon du bien-être, l’abattage selon les rites religieux concernait 6,35 % des bovins et 35,8 % des ovins, soit 16 851 animaux. En Flandre, la polémique s’est enflammée quand le ministre Ben Weyts (N-VA) a été assigné en justice par des associations de musulmans contre l’interdiction d’abattage sans étourdissement dans les abattoirs temporaires, aménagés pour la fête musulmane du Sacrifice. En Flandre et en Wallonie, des décrets ont été proposés, notamment par Christine Defraigne, présidente du Sénat, en janvier 2015, pour interdire tout abattage sans étourdissement. Mais, le 29 juin 2016, le Conseil d’État a estimé dans un avis qu’imposer l’étourdissement atteint de manière disproportionnée la liberté de religion : “Les mesures proposées font en sorte qu’un certain nombre de croyants éprouveront des difficultés disproportionnées à se procurer de la viande qui soit conforme à leurs prescrits religieux. ”

Un "long calvaire"

Abattre des animaux pleinement conscients est donc toujours légal en Belgique dans le cadre des rites religieux. Problème, une part de la viande issue d’animaux tués sans étourdissement peut se retrouver dans les filières classiques. Le consommateur peut donc acheter de la viande halal ou casher sans le savoir puisque l’étiquetage impose la mention de l’origine mais pas du mode d’abattage. “Pour des raisons économiques, à cause de la hausse de demande de viande halal, des milliers d’animaux subissent un long calvaire ”, dénonce Michel Vandenbosch, président de Gaia, une association de défense des animaux. En 2010, Gaia avait diffusé une vidéo montrant la souffrance d’animaux égorgés à vif , fruit d’une enquête dans des abattoirs belges agréés pour des abattages rituels où des membres étaient parvenus à s’introduire. “ Les images sont épouvantables ”, prévient Michel Vandenbosch.

La Fédération des Vétérinaires d’Europe estime également que “l’abattage d’animaux sans étourdissement préalable est inacceptable, quelles qu’en soient les conditions” . Ce “long calvaire” , de quelques secondes à de longues minutes représente le temps nécessaire pour que l’animal meure. “ La manière la plus rapide de mettre à mort un animal, c’est de le faire saigner massivement jusqu’à ce que son cœur s’arrête” , explique Claire Diederich, vétérinaire et présidente du Conseil wallon du bien-être animal. “Il faut l’égorger à hauteur du thorax ou lui trancher le cou. Cette intervention est stressante et douloureuse pour l’animal, dès lors il est obligatoire d’étourdir l’animal pour qu’il perde conscience avant de l’égorger. Pour un humain, cela revient à “ le faire tomber dans les pommes ”.

L’étourdissement fait débat

À plusieurs reprises, les scientifiques, vétérinaires, experts et représentants des associations de défense des animaux composant le Conseil wallon du bien-être animal ont rencontré les représentants religieux. Les discussions avec l’Exécutif musulman de Belgique et le Consistoire Central Israélite n’ont pas mené à un consensus “ malgré un intérêt exprimé pour le bien-être des animaux ” stipule l’avis publié le 31 mai 2016.

L’étourdissement est au cœur du débat. “Pour des raisons ancestrales, l’animal doit être entier, intègre ou indemne”, précise Claire Diederich. “Comme il existe des méthodes d’étourdissement réversible, je ne comprends pas pourquoi on ne peut pas faire appliquer la loi sans dérogation.” Aujourd’hui, plusieurs moyens sont employés pour que les animaux perdent conscience. Les lapins, volailles, les porcs et les ovins sont étourdis à l’électricité ou avec un pistolet à tige perforante qui atteint une zone précise du cerveau. Les plus gros animaux comme les bovins ou les chevaux sont étourdis avec un pistolet à tige captive percutante qui frappe la boîte crânienne. Seule la tige perforante créée une lésion. Dans le cas de l’électronarcose, “l’animal peut plus tard reprendre conscience, se mettre debout et repartir, c’est la preuve que son intégrité physique n’est pas altérée”, remarque la vétérinaire.

Cette méthode est utilisée dans plusieurs pays musulmans comme l’Indonésie précisent les membres du Conseil et la crainte des représentants religieux que l’animal ne se vide pas entièrement de son sang “ est infondée ” estiment les spécialistes.

Michel Vandenbosch de l’association Gaia précise ne pas s’élever “contre les traditions religieuses, mais bien contre la souffrance animale qui en découle” et affirme vouloir dialoguer avec les représentants religieux. “ Le dialogue ne peut cependant pas durer éternellement car pendant ce temps des milliers d’animaux souffrent inutilement. ”