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Le Belge Olivier De Schutter est Rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation. Il présente ce lundi devant l’Onu un rapport qui pointe le rôle essentiel joué par les femmes dans la lutte contre la faim .

En quoi le rôle joué par les femmes a-t-il évolué ces dernières années ?

Aujourd’hui, on se rend compte que ce sont les femmes qui cultivent la plupart des parcelles familiales dans les pays en développement. La transition agraire vers les secteurs secondaires et tertiaires s’est accélérée au bénéfice des hommes, plus éduqués et plus mobiles, qui partent vers les villes pendant que les femmes assurent la subsistance de la famille. Longtemps, les politiques agricoles n’ont pas tenu compte de cette féminisation. Avec l’accélération de l’exode rural, on a réalisé l’impact considérable que pourrait avoir la mise en place de règles et d’infrastructures plus adaptées aux femmes sur la productivité des récoltes et la réduction de la malnutrition.

Comment améliorer cette situation ?

Il faut trouver un équilibre entre trois impératifs : reconnaître les contraintes qui pèsent sur les femmes, soulager ces femmes dans leurs tâches quotidiennes en créant des services publics adéquats dans les campagnes, et redistribuer les rôles. Le risque, en se limitant à l’agriculture, serait de fixer les femmes à la terre. Si l’on veut lutter durablement contre la malnutrition, il faut leur donner un meilleur accès à l’éducation, développer l’emploi dans les zones rurales en dehors de l’agriculture, et mettre en place des moyens de communication. Jusqu’à présent, on a beaucoup plus investi dans les villes que dans les campagnes, et beaucoup de gouvernements qui ont voulu soutenir l’agriculture l’ont fait avec des programmes très bling-bling sans prendre en compte la dimension féminine.

On touche à un domaine largement culturel, comment “contraindre” les hommes à redistribuer les rôles ?

C’est effectivement la clé du problème. La répartition des tâches basée sur les genres part de représentations culturelles et sociales très profondément ancrées. Pour moi, Il faut agir à deux niveaux : au sein du ménage, en associant immédiatement les hommes pour leur faire comprendre que ces changements se font dans l’intérêt de la famille dans son ensemble et que donner plus de pouvoir aux femmes ne signifie pas qu’on va leur retirer une partie du leur. Les projets destinés à améliorer la situation des femmes se sont souvent heurtés à une méfiance masculine. Certains hommes ressentaient cela comme une injustice, ils se vengeaient en forçant leurs femmes à assumer les corvées au sein du foyer. Il faut sensibiliser les maris, et les initier au changement de rôle à travers des programmes ciblés qui conditionnent, par exemple, l’obtention d’une aide sociale à la présence du père dans des formations sur la manière de s’occuper des enfants. L’autre clé, c’est le système politique. Tant que les femmes seront sous-représentées dans les assemblées villageoises ou les parlements régionaux, peu de progrès seront observés parce que les politiques agricoles et sociales seront encore adoptées en faveur des hommes. C’est un défi de taille : les indicateurs du pouvoir politique publiés en 2010 indiquent que les femmes occupaient moins de 10 % des sièges parlementaires dans les 58 pays du monde où elles sont les moins représentées. A l’échelle mondiale, la part de sièges ministériels occupés par des femmes n’atteint que 16 %. On est encore loin du compte.

Comment dès lors, contraindre ces assemblées à se féminiser ?

On pourrait par exemple exiger que les femmes représentent un tiers de l’assemblée pour que celle-ci puisse voter de manière valable. C’est une manière de s’assurer que les femmes ont effectivement voix au chapitre et cela existe déjà dans deux états indiens.

Les femmes elles-mêmes peuvent-elles constituer un obstacle ?

C’est une question très importante, les femmes n’ont pas toujours conscience de la subordination dont elles sont victimes. L’objectif n’est donc pas de choisir à leur place, mais de leur donner la possibilité de choisir en leur offrant des alternatives. Quand on n’a jamais eu la possibilité de chercher un emploi, de suivre une formation, ou de quitter le domicile, on n’a pas vraiment fait un choix.