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Trois navires de l’ONG environnementale Sea Shepherd ont quitté les côtes australiennes mercredi dernier pour poursuivre les baleiniers japonais dans les eaux de l’Antarctique et les neutraliser. Sous quel mandat ? Aucun, l’organisation a le droit de manifester en haute mer, mais ne peut en aucun cas entraver la liberté d’action des navires nippons et encore moins causer un accident ou mettre en danger la vie des équipages. C’est pourtant ce qu’il risque de se produire. " Notre objectif principal est de trouver le navire usine de la flotte baleinière et de le neutraliser ", explique Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd France. "C’est la pièce maîtresse sur laquelle toutes les baleines pêchées sont ramenées, dépecées et congelées. Si on parvient à l’isoler et empêcher les navires chasseurs d’y accéder, ils seront contraints de suspendre leurs activités. La chair de baleine pourrit très vite, et ils n’ont aucune capacité de stockage ." Les activistes ne devraient pas tenter de monter à bord ou de couler la flotte ennemie, mais positionner leurs bateaux dans des endroits stratégiques pour couper tout accès au navire-usine et empêcher son ravitaillement.

La méthode a déjà fait ses preuves : les pêcheurs japonais ont mené, en 2013, la pire campagne baleinière de leur histoire en ramenant 103 baleines dans l’Archipel sur les 1 035 annoncées. "Les autorités ont déposé plainte pour piraterie et nous accusent de provoquer des situations à risque en nous interposant", poursuit Lamya Essemlali, "mais elles violent le moratoire international sur la pêche à la baleine, et nos actions sont légitimées par la Charte mondiale de la nature des Nations unies, qui protège les interventions des ONG quand les Etats sont défaillants". Le moratoire international interdit effectivement la pêche à la baleine à des fins commerciales, mais autorise les prises réalisées à des fins scientifiques, ce que font valoir les pêcheurs japonais. Les ONG accusent le Japon d’en profiter pour camoufler une pêche à but commercial, et ont poussé l’Australie à saisir la Cour internationale de justice de La Haye qui décidera si le Japon doit être condamné.

Qu’il soit coupable ou non, l’action de Sea Shepherd n’en reste pas moins illégale aux yeux de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. "Les ONG poursuivent un objectif vertueux, mais prennent la loi dans leurs mains", analyse Pierre d’Argent, professeur de Droit international à l’UCL, qui relativise les accusations de piraterie. "La piraterie est un acte illicite de violence exercé à des fins privées par un bateau privé. Les ONG sont bien des organisations privées, mais disent défendre des causes publiques et n’utilisent évidemment pas le même degré de violence qu’un pirate somalien. Toute la question est donc de savoir si ces ONG ont le droit de juger une situation illégale ou illégitime et d’intervenir au nom d’une cause publique, alors qu’elles ne sont pas contrôlées par l’Etat."

L’action détourne l’attention

Autre grand spécialiste de la confrontation sans violence, Greenpeace vise autant le blocage d’un convoi de déchets nucléaires ou d’un bateau de pêche, que la sensibilisation de la population sur des crimes illégaux ou jugés illégitimes.

Fin septembre, l’Arctic Sunrise s’est ainsi lancé à l’assaut d’une plateforme pétrolière de Gazprom en pleine mer de Barents pour afficher une gigantesque banderole. Mission avortée après que les grimpeurs ont été écartés par des jets d’eau glacée à haute pression et l’arrivée d’un contingent lourdement équipé de l’armée russe. "Quand les militaires russes sont arrivés avec des armes, nos grimpeurs ont immédiatement cessé de grimper", explique le directeur de Greenpeace Belgique Michel Genet. "Notre limite est très claire : nous menons des actions qui peuvent être illégales, mais aucune violence n’est faite aux tiers, et la prise de risque pour nos activistes est minimale."

A ce niveau, l’opération est un succès : pas de blessés, pas de dégâts, et une couverture médiatique optimale. Mais les 30 membres de l’équipage sont toujours bloqués en Russie, alors que Gazprom poursuit tranquillement ses activités. " Ça ne signifie pas que c’est un échec ", poursuit Michel Genet. " Les problématiques environnementales sont de plus en plus complexes, on ne peut pas directement contraindre Gazprom à fermer sa plateforme. Mais on peut informer un maximum de gens et faire pression sur Shell qui s’est associée dans ce projet avec le groupe russe ." Plus on parle de Gazprom, plus les chances de faire pression sur l’entreprise sont importantes.

Mais encore faut-il que les médias parlent du fond. Dans le cas de l’Arctique Sunrise, ils se sont bien plus focalisés sur les risques encourus par les activistes et relations diplomatiques avec la Russie, que les enjeux du forage en Arctique. " Une action spectaculaire attire l’attention, mais ne garantit effectivement pas le traitement de la problématique ", reconnaît le directeur de Greenpeace. " Nous ne sommes pas uniquement des activistes. Nous devons constamment faire un arbitrage entre la nécessité d’attirer l’attention, et l’information à divulguer. Greenpeace souffre un peu de la surmédiatisation de ces actions et de l’intérêt moindre pour les rapports d’analyse qui sont la base de toutes nos interventions ."