Planète

La municipalité s’appelle Osthammar. Perdue au milieu d’une forêt d’épicéas et de bouleaux, elle est située à 150 km au nord de Stockholm, sur la côte est au bord de la mer Baltique. Elle a un côté paisible et propret. En apparence, du moins. Car elle se prépare à un avenir hors du commun, rassurant pour certains, mais angoissant pour d’autres. C’est le lieu - il s’agit plus précisément de Forsmark où se trouvent aussi trois réacteurs nucléaires du groupe suédois Vattenfall - qui a été choisi en juin 2009 pour enfouir les déchets nucléaires. C’est SKB, la société privée créée par les producteurs nucléaires en Suède pour gérer notamment les déchets, qui a pris près de 30 ans pour dénicher l’endroit adéquat. "Il a fallu faire 45 km de forage pour trouver la géologie recherchée", explique Saida Laarouchi-Engström, vice-présidente de SKB. A part les montagnes situées à l’Ouest, quasi toute la Suède, un pays grand comme l’Espagne avec seulement 9,5 millions d’habitants, aurait pu accueillir les déchets, selon Mme Engström. Mais ce ne fut qu’un aspect des choses. "La tâche la plus délicate c’est le dialogue avec les communautés", poursuit-elle. Même si la Suède est un pays du consensus qui, après avoir renoncé au nucléaire suite à un référendum en 1980, est revenu sur sa décision en 2010.

Les premiers combustibles usés (et non traités) devraient être acheminés à Osthammar par bateau et ensuite par camions vers 2025. Ils seront enfouis à environ 500 mètres de profondeur et enfermés définitivement, sachant que leur période de radioactivité - certes fortement en baisse après un certain temps - dure jusqu’à 100 000 ans.

A l’heure d’aujourd’hui, la Suède est encore en pleine période de recherche, en particulier à Äspö Hard Rock Laboratory où des solutions techniques sont mises à l’épreuve grandeur nature et en situation réelle. Pour cela, on a creusé jusqu’à 500 mètres de profondeur. On y entre par car ou par ascenseur. En y pénétrant, on peut imaginer ce que sera Forsmark. Tout y est pratiquement en place, des tunnels aux équipements, en passant par les lieux d’entreposage, les conteneurs et l’argile. Seule différence de taille : on n’y retrouve aucun combustible nucléaire usé.

En plus des ajustements techniques, il faudra aussi encore franchir un certain nombre d’étapes politiques. En mars 2011, SKB a soumis les licences d’application aux autorités, qui doivent encore les examiner. Cela prendra plusieurs années. Il n’y pas de "deadline" pour l’aval de la municipalité (qui n’aura droit à aucune compensation financière). Le feu vert est attendu pour 2015. "Je pense que 80 % des gens sont favorables. Aujourd’hui, ce n’est pas vraiment un sujet dans les médias. Sauf quand Greenpeace vient faire une action. Il y a plus d’inquiétude sur la nuisance en termes de bruit, de pollution ou de trafic que sur le risque des déchets", souligne Barbro Andersson Öhrn, présidente du comité sur la sûreté et députée du parti social démocrate. Certains partis se sont déjà prononcés pour la solution proposée par SKB. "La discussion est ouverte et transparente", assure l’élue.

Face à une telle démonstration, les Belges venus en Suède à l’invitation du Forum nucléaire montrent un intérêt évident. Tout en exprimant quelques réserves. Seul député présent, le bourgmestre de Lommel, Peter Vanvelthoven (SP.A) ne cache pas un certain scepticisme. "La visite du Hard Rock Laboratory me donne l’impression qu’il n’est pas encore totalement certain qu’on a la bonne solution. J’ai le sentiment que l’enfouissement ne résout pas tous les problèmes. Après 100 000 ans, les déchets seront encore dangereux. Cela veut dire un risque pour des milliers de générations", nous dit-il.

Mais il reconnaît aussi que la génération actuelle doit résoudre ce problème pour les générations futures. De solution, il n’en a donc pas vraiment. La seule chose dont il paraît certain c’est qu’il ne serait pas prêt à accueillir à Lommel un site comme Forsmak. "Les dernières années, nous avons fait énormément d’investissements dans le renouvelable. Ce ne serait pas compatible de mettre dans ma commune un site d’enfouissement", souligne-t-il.

Robert Leclère, directeur général de Synatom, la société qui gère l’ensemble du cycle du combustible pour les centrales nucléaires belges (filiale d’Electrabel) et président du Forum nucléaire voit, lui, des avantages mais aussi des inconvénients dans la solution suédoise. Pour lui, le concept de descendre les déchets (des charges de plus de 80 tonnes) par camion est "intéressant". On peut directement amener les conteneurs avec des déchets plutôt que de faire appel à des ascenseurs. La manipulation est plus simple. Cela mériterait qu’on s’y intéresse", souligne-t-il. Il se montre néanmoins réservé sur le choix suédois de la non-réversibilité (les déchets sont enfouis et enfermés pour toujours). "La question de la réversibilité est une question à caractère éthique. Doit-on laisser des puits facilement accessibles aux générations futures ?" se demande-t-il. Toutefois, la réversibilité signifie un système de gardiennage afin de vérifier l’évolution du produit de stockage. "Je crois que la réversibilité temporaire, peut-être pour une période de 100 ans, est la meilleure solution."

Mais avant tout, Robert Leclère insiste sur la nécessité d’avoir en Belgique un vrai débat sur le sort des déchets. Un avis partagé par Jean-Pol Poncelet, le patron de Foratom, la fédération européenne du nucléaire. "Ce qui compte maintenant c’est de décider", souligne ce dernier. Et de regretter que le gouvernement Di Rupo ait mis de côté la question des déchets quand il s’est prononcé début juillet sur la prolongation partielle du nucléaire. "C’était l’occasion d’en parler."