Planète

Ce mercredi est sorti, dans les salles, le film "More Than Honey", qui traite de la disparition de millions d'abeilles chaque année. LaLibre.be en profite pour faire le point avec Bach Kim Nguyen, chercheur spécialisé dans la mortalité des abeilles.

"Si les abeilles disparaissent, les jours de l'homme sont comptés". Ce serait Einstein qui aurait dit cette phrase. La survie de l'homme est-elle vraiment liée à ce petit insecte? Oui, et pourtant ce n'est pas du miel dont nous avons tant besoin: les abeilles sont des insectes pollinisateurs, et la pollinisation est nécessaire à 70% de la production agricole dans le monde, 84% en Europe. On note que les cultures qui dépendent le plus de la pollinisation sont aussi celles dont la valeur économique est la plus importante, comme les fruits, les légumes et les fèves. On chiffre la valeur économique de la pollinisation à 153 milliards d'euros par an. À l'heure actuelle, nous importons 20% de notre consommation de fruits et légumes en Europe. Sans les abeilles, nous devrions en importer 40%! Or, les États-Unis et l'Europe voient leurs abeilles disparaître. Pourquoi, comment? LaLibre.be a posé ces questions à Bach Kim Nguyen, chercheur spécialisé dans la mortalité des abeilles dans l’unité d’Entomologie de Gembloux Agro-Bio Tech (Université de Liège).

Observe-t-on également des colonies qui disparaissent ici en Europe de la même façon qu'aux États-Unis?

Le "Colony Collapse Disorder" ou syndrome d'effondrement des colonies, est surtout présent aux États-Unis. Il se manifeste par des ruches vides de leurs occupantes. Pourtant, on y trouve du couvain (la progéniture desabeilles) et des provisions. Les maladies opportunistes ne s'y déclarent qu'après un délai. Ce que l'on observe ici en Belgique est différent: c'est essentiellement une augmentation de la mortalité des colonies d'abeilles. On a entendu les premières plaintes à ce sujet en 1999. Un monitoring a été organisé à Gembloux Agro-Bio Tech à partir de 2004. À cette époque, on comptait 17% de pertes par année; aujourd'hui, nous en sommes à 29%. Elle a quasi doublé dans les huit dernières années!

Cette mortalité a-t-elle lieu dans des régions ou à des époques particulières?

Plus de 90% de ces pertes ont lieu au cours de l'hiver mais on n'a pas pu établir de différence selon les régions de Belgique.

Quelles causes voyez-vous?

Cette mortalité est un phénomène multifactoriel.

Le varroa est souvent le premier responsable pointé du doigt par les scientifiques. Cet acarien est à l'œuvre depuis 1984 en Belgique. On a pu utiliser au départ des traitements efficaces puis, peu à peu, une résistance à ces produits s'est développée.

On a aussi remarqué que l'abeille souffre de carence alimentaire. Elle manque de deux acides aminés sur les dix qui lui sont nécessaires: c'est là un problème de biodiversité, de manque de zones naturelles variées et appropriées.

Les pesticides sont également au banc des accusés: ils feraient perdre le sens de l'orientation aux abeilles qui, incapables de rentrer au bercail, mourraient d'épuisement. Par contre, nul n'a (encore) pu prouver scientifiquement le lien entre les pesticides et la mortalité des colonies: durant les tests à cet effet, les abeilles ont été exposées à des doses de produit beaucoup plus grandes que ce qu'elles pourraient rencontrer autour de leur ruche. On ne peut donc pas se baser sur ces résultats pour déterminer la responsabilité des pesticides. Ils ne sont pas à négliger pour autant: nous avons mené une étude en 2009 qui a montré la présence de 18 pesticides différents dans certaines ruches!

Enfin, certaines colonies sont infestées de virus: elles en ont jusqu'à cinq ou six en même temps! De plus, le varroa est connu pour transmettre ces virus.

Comment toutes ces causes se combinent-elles pour provoquer ce taux élevé de mortalité?

Ce sujet est à l'étude pour le moment. On voit par exemple que lorsque la nosémose (maladie due à un champignon parasite) se combine avec un néonicotinoïde (une variété d'insecticides), sa mortalité s'en trouve augmentée. Un rapport récent de l’EFSA (European Food Safety Autority) a d’ailleurs souligné des manquements dans l'évaluation de ces pesticides et les risques élevés qu’ils sont susceptibles de faire courir aux abeilles.

Quelle approche adopter pour résoudre ce problème de mortalité?

C'est une démarche concertée qu'il nous faut, qui implique tous les acteurs et qui prenne en compte tous ces facteurs de mortalité. Finalement, les apiculteurs restent assez démunis: ils devraient être mieux soutenus et informés pour faire face à cette évolution.