Politique belge

"Si on cumule tous mes scores, je comptabilise plus de 1.300.000 voix. Ça n'a jamais été égalé." Se présentant comme "ni plus beau ni plus laid" et "ni plus intelligent ni plus con qu'un autre", le socialiste José Happart estime qu'il doit son succès à son tempérament de battant. Aujourd'hui en retrait de l'avant-scène politique, l'ancien président du Parlement wallon conserve toute sa verve. José Happart est l'Invité du samedi de LaLibre.be.


Elio Di Rupo défend fièrement le bilan du gouvernement fédéral. Vous adhérez à cet enthousiasme ?

Si lui ne le faisait pas, personne ne le ferait... D'aucuns diront que ce gouvernement a sauvé une certaine forme de Belgique. Mais au niveau communautaire, il n'aura rien arrêté ! La victoire à venir de la N-VA va confirmer ce que j'affirmais déjà en 2007 : ça ne sert plus à rien de chipoter dans le communautaire, les Flamands veulent l'autonomie et ils ne vont jamais lâcher le morceau. Le communautaire n'est pas un faux problème, c'est un problème d'Etat, de deux peuples différents qui ont été obligés de cohabiter.

Le modèle confédéral à la sauce N-VA, ça vous parle ?

Oui mais comme on ne propose rien, ils font ce qu'ils veulent. Moi j'ai un programme confédéral depuis 1986, qui a toujours été repoussé. J'étais trop en avance sur mon temps. Résultat : on a laissé passer des occasions. Mettre en place un confédéralisme intelligent à trois Régions pourrait devenir un exemple pour l'Europe. Je considère que c'est le seul moyen de vivre ensemble en temps de paix. Et je garderais au niveau fédéral, en tout cas, les grandes règles fiscales et de solidarité ainsi que l'armée.

Vous qui êtes socialiste, vous estimez que le gouvernement fédéral a suffisamment tourné la tête à gauche ?

On voit dans le succès des communistes et de l'extrême gauche que les mesures ont été mal perçues par la classe ouvrière. La Belgique s'est alignée sur les exigences européennes. Chez nous, plus en Flandre qu'en Wallonie, la majorité est de centre droit bien affirmé. Il faudra rebattre les cartes d'une façon fondamentale.

Vous n'appelez donc pas à un gouvernement Di Rupo II avec les mêmes partis ?

Les électeurs vont décider mais je crois que ce ne sera pas la même chose... Le PS aura très difficile à garder une position dominante. La crise économique est plus profonde qu'on ne l'imagine. Et puis nous n'avons pas de discours qui font rêver ! Les gens ont besoin de rêver pour croire et pour se dire qu'on peut changer les choses. En outre, le PS n'a jamais gagné une élection en cachant le coq. Or, le PS a banni le coq ! Il n'est plus présent lors des manifestations ou sur les affiches. Pour les Wallons, l'omnipotence et l'omniprésence de la Communauté française laissent le sentiment que Bruxelles décide. Or, Bruxelles représente 25% des francophones et nous, les Wallons, 75%. Garder les institutions francophones à Bruxelles est un non-sens pour la Wallonie ! Ça va faire mal au sud du pays...

Le PS a-t-il commis d'autres erreurs ?

Pour moi, il fallait dès 2007 instaurer un confédéralisme au départ des Régions, en étant autant demandeurs que les Flamands. Dire qu'on n'est demandeurs de rien est une faiblesse. Le PS étant le plus grand parti, il est responsable de la situation. On a manqué d'orgueil, d'audace. Aujourd'hui, pourquoi des citoyens sont-ils traités avec des facilités ? Parce qu'ils sont considérés comme des sous-nations.

Du côté wallon, l'Olivier n'a cessé d'essuyer les critiques. Guerres d'égos, court-circuitages entre collègues, cacophonie dans les sorties,… Comment expliquer cet amateurisme ?

Ils ont des programmes trop différents. Ce sont des chiens et des chats. A défaut d'avoir des discours clairs et voulant ratisser large, on mélange tout. Les Ecolo sont des intégristes totalitaristes qui ont une vision religieuse, dogmatique de la politique et ils considèrent qu'ils ont plus d'esprit que les autres. Parce qu'ils sont petits, les Ecolo se sentent obligés d'aboyer plus fort. On pourrait très bien faire de l'écologie sans eux... La Wallonie serait bien plus loin aujourd'hui en matière économique si le PS s'était allié au MR en 2004 plutôt que de former cet Olivier qui ne ressemble à rien.

Rudy Demotte a-t-il manqué de leadership ?

C'est un garçon instruit, certainement très intelligent, qui convient au tempérament du Hainaut. A Liège, ce n'est pas la même mentalité... Ce n'est pas du mépris mais nous avons une mentalité différente... Mais il ne faut pas non plus faire une guerre d'hommes avec Jean-Claude Marcourt.

Les phrases assassines se succèdent. Laurette Onkelinx évoque un karcher social en cas de coalition MR-N-VA. Comment expliquer cette tension ?

On verra le score qu'elle va faire... Il n'y a qu'une vérité au moment des élections : le score des individus et des partis.

Au boulevard de l'Empereur, il a tout de même été demandé aux socialistes de taper sur le MR...

L'attaque a toujours été une mauvaise solution. Il faut présenter le programme matière par matière, quitte à prendre des risques. Pourquoi attaquer le MR ? Qu'on attaque le cdH, Ecolo. Ou qu'on explique aux communistes comment on peut accompagner les gens pour qu'ils ne délocalisent pas leur entreprise,... Ça, c'est un discours de gauche. Mais dire qu'on va prendre l'argent des riches, c'est ridicule.

D'après notre baromètre, le PS est en net recul par rapport à juin 2010. La faute à Magnette ou à Di Rupo ?

A aucun des deux ! C'est dû à l'évolution de la société et au fait qu'au PS, on a voulu beaucoup sacrifier pour la survivance de l'Etat. Le résultat est mitigé, le score énorme de la N-VA en est la preuve. Les Flamands trouvent ça normal, ils trouvent utile de voter pour ce parti. Et en Wallonie, en dehors du PS, les gens vont se dire que les communistes sont trop à gauche, le MR est trop à droite et les cdH, on s'en fout. Du moment qu'ils peuvent aller au pouvoir, avec qui que ce soit, c'est bon à prendre. Le cdH ne compte donc pas.

La popularité d'Elio Di Rupo est toujours au sommet et il en joue en surfant sur le divertissement, le people. Est-il temps qu'il parle de fond ?

Il est comme ça. Quand on voit le show sur les pandas, ça me laisse sur le cul... J'ai toujours refusé la communication organisée par le parti, j'en ai toujours fait à ma tête et les électeurs aimaient bien. Même si le PS reste le parti qui compte le plus grand nombre de membres, ce nombre est en chute libre. Pourquoi ? Parce qu'ils se disent que c'est un groupe très restreint et conservateur qui est à sa tête.

Vous comprenez le succès grandissant du PTB, tant en Wallonie qu'à Bruxelles ?

Bien sûr ! Ils ont des idées novatrices. Ils ne disent pas "ce serait pire sans nous" mais plutôt "avec nous ce serait mieux". Leur leader actuel est costaud. Quand on voit leur poussée dans les communes liégeoises, le calcul est clair ! Avec plus de 10% à Liège, ça va faire mal au PS... Je voudrais que le PS dise que les nouvelles compétences au niveau fédéré sont une chance et qu'on y travaille dès maintenant. Il faut expliquer dans un discours positif ce que ça va apporter aux gens ! Mais dire qu'on va ramasser le transfert des compétences, que ça va être dur,... donne l'impression qu'on est battu. Or, c'est une grande victoire !

De l'autre côté de l'échiquier politique, le PP connaît aussi un beau succès ! Vous en êtes inquiet ?

Oui ! Ça, ça me fait peur, parce que ça montre un sentiment profond de racisme, de peur, de rejet de l'autre. C'est antinomique du discours que je tiens et qui veut qu'on doit oser prendre des risques, avancer pour la société, mettre l'homme au centre des préoccupations. Donc c'est une catastrophe.

Au nord, la N-VA semble intouchable. Il faudra faire avec ce parti après les élections ?

Mais il faut faire avec la Flandre ! En 2007, on n'a pas opté pour le confédéralisme. Ensuite, pour "sauver la Belgique", on a dû accepter des concessions des porte-paroles de la N-VA qui sont les CD&V, qui ne voulaient pas paraître mièvres. C'est parce qu'on n'a pas réglé les problèmes des gens. Et on dit toujours que c'est la faute des autres...

Le PS diabolise les nationalistes. Une stratégie cohérente ?

Pour moi, ça ne sert à rien. Ne nous occupons pas de la façon de voter des Flamands. A nous de faire un bon score, avec des électeurs déterminés, pour obtenir notre part et notre développement humain pour une instruction de qualité, avec des profs motivés,... Pour les N-VA, le fait d'être diabolisés par les socialistes wallons, ça les booste. On fait pire : on souffle sur les braises ! Qu'on ignore ce parti !

Au niveau symbolique, le Bart De Wever d'aujourd'hui est-il le José Happart des années 1980 ?

Oui, probablement, parce qu'il est porteur de souhaits et soutenu comme tel par la Flandre. Les électeurs qui votent De Wever ne sont pas contre la Belgique, ils sont pour une autre Belgique. C'est la même chose avec mes électeurs.

Sur quoi le PS devra-t-il faire campagne principalement ?

L'institutionnel ! Il faudra oser dire que la Communauté française est un outil de coordination mais n'est plus un outil de pouvoir institutionnel. Et dire que nous sommes pour une Région bruxelloise autonome. Soyons fiers de nos trois Régions et assumons-les.


Une interview de Jonas Legge