Politique belge

La circulation en surface dans le quartier Louise avait été modifiée lors de la fermeture du tunnel Stéphanie. Comme la Région avait estimé que l’aménagement provisoire permettait de fluidifier le trafic, le ministre Pascal Smet (SPA) avait alors demandé d’effectuer un test après la réouverture du tunnel. Seul le renvoi de l’ensemble du trafic vers la place Poelaert en venant de la Porte de Namur avait été supprimé, en accord avec les communes concernées.

Ce samedi encore, le trafic autour du rond-point Louise est complètement paralysé. Retrouvons l'opinion d'Olivier Willocx, administrateur délégué de Beci (Chambre de Commerce et Union des entreprises de Bruxelles), qui était l’Invité du samedi 26 novembre de LaLibre.be.


Le sujet polémique de la semaine, c’est le projet de réduction de l’E4O venant de Liège de 6 à 4 bandes de circulation au niveau de Bruxelles. Pour vous, c’est une bonne idée ?

La mobilité à Bruxelles est un "vrai" problème, mais – sur ce dossier précis – je veux rester très prudent, car la mobilité est quelque chose de complexe qui est déterminée par la dynamique des fluides. On ne peut pas juste affirmer que réduire des bandes, cela réduit le nombre de voitures, car dans de nombreux cas, cette logique a permis de favoriser la fluidité du trafic, comme dans la rue de la Loi ou sur le boulevard Général Jacques. Le temps pour aller d’un point A à un point B est plus court qu’avant, même si la longueur de la file augmente…

Mieux vaut une longue file qui avance qu’un bouchon très large ?

Réduire de 6 à 4 bandes n’est pas ‘en soi’ une réduction du trafic automobile, car chaque bande peut en amont permettre de desservir 4 sorties différentes. Ainsi, il y aurait moins de changements de bandes et, globalement, une meilleure fluidité. Actuellement, on a 3 bandes sur le pont, qui s’étendent ensuite sur 6 bandes pour enfin déboucher sur 4 sorties. Cela provoque un effet d’entonnoir qui est loin d’être intelligent.

Donc, bonne idée ?

Testons-le… avec certaines conditions. Que fait-on en cas d’accident sur une ou deux bandes ? Comment aménage-t-on la sortie vers le site du Cora, ainsi que la liaison entre l’E40 et la chaussée de Louvain ? Cette dernière est la cause du chaos systématique à Meiser. Il faut être prudent, car les sorties vers Montgomery et Meiser sont déjà saturées. Enfin, il faut que ce soit un vrai test, et non pas – comme trop souvent – un test qui nous sera d’office imposé par la suite.

Là, c’est l’expérience du grand piétonnier qui parle…

Oui, évidemment.

Justement, après 16 mois de piétonnier, quel est votre bilan ? Est-il toujours aussi critique ?

Le bilan du piétonnier est catastrophique. Catastrophique ! Alors, je comprends la prise de risque originelle et le fait d’avoir voulu contrer les nombreux obstacles, mais quand on prend de tels risques, il faut que tous les dispositifs d’accompagnement soient impeccables : la sécurité, le sentiment de sécurité, la propreté, l’accessibilité, la communication, l’aménagement… Le bourgmestre voulait le plus ‘grand’ piétonnier d’Europe, alors qu’on aurait souhaité le plus ‘chouette’ piétonnier d’Europe. Avec un tel objectif, on aurait dû le faire grandir petit à petit, en apprenant à gérer les problèmes successifs. Ici, cela a été décidé un jour en toute fin de soirée sans concertation…

La Ville affirme qu’il y a eu des concertations.

Soyons clairs, on n’a aucunement été concerté dans ce projet, on a juste été invité à découvrir les plans et les problèmes. Or, nous sommes plutôt favorables à un piétonnier, mais ici, la Ville n’a pas su gérer la sécurité ou le sentiment de sécurité, même s’il est vrai que le contexte n’a pas aidé. Avec la fermeture des tunnels et le lockdown, il fallait impérativement rouvrir le boulevard. Cela était simple à faire, il n’y avait rien à défaire puisqu’il n’y avait pas d’aménagements urbains. Vu que l’intelligence a la capacité de s’adapter, il aurait fallu temporairement revoir le plan et non s’obstiner. Il y a eu ici une rigidité totale malgré des obstacles exceptionnels et temporaires! Les relations difficiles entre la Région et la Ville trouvent leurs explications ici.

© belga

Les entreprises en souffrent encore aujourd’hui ?

Certaines entreprises, et en particulier dans l’horeca, ont encore et toujours un chiffre d’affaires en recul de 60%. Cette année a été catastrophique dans le centre-ville à cause du lockdown, de la fermeture des tunnels et du piétonnier mal géré. L’impact des tunnels est dramatique. La Ville n’a aucunement planifié la communication, ce qui a donné le sentiment ‘erroné’ que le Centre était inaccessible ! Mais personne n’a compris comment on pouvait y accéder. Les villes comme Rome, Strasbourg et autres ont aussi eu des problèmes, mais temporaires. Elles, elles ont fait ça bien, avec des mesures d’accompagnement ! Bruxelles a fait ça mal, sans préparation… il est donc normal que tout le monde râle. Cela finira par être bien, mais dans 5 à 10 ans.

Ne dressez-vous pas un tableau particulièrement noir ?

Pour ceux qui en doutent, sachez que les chantiers n’ont pas encore commencé et qu’ils dureront 2 à 3 ans. On a tout fait à l’envers ! Je me demande vraiment comment la Ville va s’en sortir. D’autant qu’elle va devoir gérer une série de procès en dommages et intérêts, y compris de ceux qui sont en faillite. Je rappelle que la Ville a géré ce dossier sans permis et à coups de déclarations fracassantes du bourgmestre (NDLR : Yvan Mayeur, PS) qui déclare que les entreprises peuvent venir le voir et qu’il verra ce qu’il pourra leur donner. Mais, on est dans un cadre légal. Face à un préjudice, un bourgmestre n’est pas habilité à donner de l’argent comme un grand seigneur du Moyen Âge. Sur quelle base légale ferait-il ça ? Aucune. C'est un tribunal qui doit trancher.

Les entreprises menacent de quitter la capitale, mais le font-elles réellement ?

Environ 12.000 entreprises ont quitté Bruxelles ces 5 dernières années, alors que seules 4.000 sont arrivées. La balance est clairement défavorable. Cependant, il est logique que le taux de création d’activité dans la capitale soit si élevé et que les entreprises qui engagent et s’étendent recherchent des espaces moins onéreux. Le problème est que les élus locaux – donc élus par les Bruxellois – donnent le signal aux navetteurs qu’ils ne sont pas les bienvenus. C’est dramatique, car il est évident que Bruxelles a besoin de ses navetteurs, encore plus que de touristes. L’économie a besoin de ces gens. On doit se comporter en capitale du pays. Le repli sur soi signerait la faillite de Bruxelles.

© belga

Vu ces aspects, le ministre bruxellois de la Mobilité…

Ah, il y en a un ?

J’allais vous demander si Pascal Smet était un bon ministre de la Mobilité ?

Evidemment que non. Je m’étonne d’ailleurs que certains l’aient fait revenir. J’ai beau être favorable aux pistes cyclables et aux piétons, je ne vois pas l’intérêt de sa politique. Il lui faut 18 mois pour décider de l’intérêt d’une nouvelle ligne de métro. Il est impératif d’augmenter les capacités de transports en commun, mais Pascal Smet ne le fait pas. Tout le monde est prêt et d’accord, mais lui ne bouge pas. Il a juste le mérite d’oser porter ce débat, mais il n’y a aucune cohérence dans ses décisions. Exemple : il annonce la rénovation du tunnel Léopold II, mais il ajoute qu’il fermera tous les tunnels en 2025. Où est la cohérence ? Les entreprises subissent les pressions de leurs salariés qui se plaignent de la situation tous les jours. Elles sont même invitées à compenser la nuisance en salaire – ce qui ne changera rien –, ou à offrir une voiture de société qui va, elle, aggraver la mobilité globale.

C’est donc aussi une préoccupation syndicale ?

C’est étrange, dans ce dossier, nous avons l’impression d’être les syndicalistes, puisqu’ils se taisent à ce sujet. Si les syndicats tenaient le même discours que nous, nous pèserions davantage sur le gouvernement pour améliorer la mobilité et l’offre de transports en commun. Les syndicats s’énervent au sein des entreprises, où les salariés refusent de devoir payer des parcmètres, mais ils ne font rien remonter ces plaintes au niveau intersectoriel. Bref, c’est nous qui nous faisons porte-parole des demandes des syndicats de certaines usines. C’est un peu comique.

La solution est politique, mais aussi culturelle, non ?

Elle est évidemment politique, car c’est le politique qui peut dynamiser l’offre de transports en commun. Mais il est vrai que les mentalités doivent évoluer, car il est inutile de se plaindre de faire 2 kilomètres en 1h à Bruxelles si vous pouvez vous déplacer autrement. Il y a quelque chose qui ne va pas. Dans la culture francophone bruxelloise, se déplacer à vélo ou en métro semble donner une image de pauvreté, ce qui est tout à fait ridicule, car c’est le moyen de déplacement urbain le plus intelligent. Il y a un conservatisme ambiant qui laisse penser que le statut d’une personne se reflète dans son mode de déplacement. La mobilité est un sujet émotionnel, pire, il n’a plus rien de rationnel. Pour changer les choses, il nous faut donc des dirigeants courageux mais aussi compétents.

Au rond-point Louise, un test à une bande est en cours.

Pascal Smet devait faire une étude, mais a fait des aménagements sans l’accord du gouvernement qui l’avait pourtant exigé. A quel titre et de quel droit a-t-il fait ces travaux ? On a coulé du béton avec des pavés, mais le ministre assure que c’est un test. Autant vous avouer que je commence à être fatigué par la notion de ‘test’. La question de la responsabilité va être posée, car des voitures sont littéralement bloquées des heures à la sortie du parking ‘2 portes’. Qu’est-ce qui a permis à quelqu’un d’implémenter un système aussi débile ? Désolé, mais il n’y a pas d’autres mots. Vous imaginez bien que ce genre d’initiative ne va pas favoriser le commerce dans le quartier. On en revient au problème de compétence du ministre…


Entretien : Dorian de Meeûs