Sciences - Santé

EVOCATION

Avec la mort d'Ilya Prigogine à 86 ans, disparaît un des plus grands scientifiques du vingtième siècle et sans doute le plus important que la Belgique ait jamais connu. Comme pour Planck, Einstein, Schrödinger ou Dirac, il y a désormais une science avant Prigogine et une autre après Prigogine. Il a mis définitivement fin à la vision mécaniciste, déterministe, newtonienne de la physique pour y introduire, en son coeur même, la thermodynamique, l'irréversibilité et la flèche du temps, expliquant par là même, l'émergence de la complexité, de la vie et de la créativité. Il n'y a pas aujourd'hui de livre de philosophie des sciences qui ne rende hommage à son travail célèbre dans le monde entier. Ilya Prigogine, prix Nobel en 1977, titulaire d'innombrables prix, auteur de livres et d'innombrables publications, fut toute sa vie professeur à l'ULB et à l'université du Texas aux Etats-Unis.

Nous l'avions rencontré en novembre dernier (LLB du 22 novembre 2002). Et comme à chaque fois que nous le rencontrions, nous resortions d'une rencontre avec lui plus intelligent, plus ouvert aux mystères du monde.

A 85 ans et malgré une santé précaire depuis quelques années, Ilya Prigogine gardait encore une acuité intellectuelle sans failles et un total émerveillement devant le monde, qu'il transmettait à tous ses interlocuteurs. Sur tous les murs de son appartement, sur toutes les tables, partout étaient exposés d'extraordinaires objets venus souvent du fond des âges: des haches datant d'il y a 400000 ans, des splendides vases japonais Jomon aux formes folles - «sans doutes réalisés cinq mille ans avant Jésus- Christ par des artisans drogués», disait-il -, de nombreux objets du néolithique, des bas-reliefs d'Inde, des statues africaines, de multiples objets précolombiens. Tout cet art formait comme une couronne d'harmonie et de créativité autour de Prigogine. On le voyait ces dernières années, marchant avec peine, au bras de sa femme, dans les rues de son quartier, mais toujours attentif à tout ce qui se passait dans le monde et la tête fourmillant sans cesse de nouvelles idées qu'il tenait à faire partager à ses interlocuteurs.

Né en Russie le 25 janvier 1917, à la veille de la révolution bolchévique et très tôt exilé en Belgique, Ilya Prigogine hésita longtemps entre la carrière scientifique et une carrière de pianiste. Il resta toujours un interprète averti du piano, un féru de musique, de littérature et d'arts comparés. En 1939, il termina à l'ULB un licence en chimie et une licence en physique, clôturant deux ans plus tard un doctorat en chimie, réalisé sous la direction de son maître à penser, qu'il citait fréquemment, Théophile De Donder. «Déjà en 1945, racontait Prigogine, dans ma thèse d'agrégation, je faisais une observation qui allait déterminer en grande partie ma vie scientifique, c'est l'observation que le non-équilibre crée des structures».

Il dressait un bilan de sa vie le 22 novembre dernier, lors d'une cérémonie d'hommage pour le vingt-cinquième anniversaire de son prix Nobel, organisée par l'association des diplômés des sciences de l'ULB: «Les années passent, disait-il. Quand j'ai commencé mes recherches, j'étais très ambitieux. Je pensais déchiffrer quelques-uns des éléments de cet univers mystérieux dans lequel nous vivons. Aujourd'hui , je ressens encore l'étonnement de ma jeunesse. Cet étonnement m'a accompagné toute ma vie mais la tâche s'est montrée plus difficile. L'univers s'est révélé plus complexe, plus varié et plus imprévu. La science est une leçon de modestie. Nous restons et nous resterons sans doute longtemps encore désarmés devant l'univers immense dans lequel nous plongeons».

L'Académie royale des sciences de Suède lui décerna le prix Nobel de chimie (un des neuf prix Nobel jamais attribués à un Belge et le seul pour la physique ou la chimie), le 11 octobre 1977 pour sa contribution à la thermodynamique des phénomènes du non-équilibre et en particulier pour la théorie des structures dissipatives.

Jeune scientifique, Ilya Prigogine fut poussé par Théophile de Donder à travailler sur les phénomènes loin de l'équilibre. Longtemps les physiciens négligeaient ces conditions qui les ennuyaient. Mais Prigogine démontra que dans ces conditions peuvent naître de nouvelles structures, plus riches, plus complexes: les structures dissipatives. Il fallait le voir montrer à ses étudiants comment, en mélangeant des fluides et les portant loin de l'équilibre, apparaissent soudain de nouvelles structures: les tourbillons de Bénard ou les horloges chimiques de Belousov-Zhabontisky. L'idée que du non-équilibre peuvent naître des structures, que l'univers peut s'auto-organiser, que le monde n'est pas fait de trajectoires uniques mais d'une arborescence riche de multiples bifurcations possibles allait faire florès en chimie et en physique mais aussi dans les sciences du vivant, en sociologie et même en économie.

«Loin de l'équilibre apparaissent des nouvelles structures, expliquait Prigogine On dirait que si on pousse un système physique et chimique loin de l'équilibre, il crée des nouvelles méthodes de dissipation. Et pour créer ces dissipations, il crée des structures que nous avons appelé structures dissipatives. Tout le monde connaissait des structures d'équilibre comme le cristal mais les structures dissipatives c'était nouveau. Un être vivant, une ville sont ainsi des structures dissipatives: ils ne vivent que grâce à leur interaction avec le monde extérieur».

La clé de l'irréversibilité, son facteur déterminant, le grand mystère dans lequel nous sommes tous plongés, est le temps, la fuite irréversible du temps, la flèche du temps.

Avec Prigogine, le temps retrouve tout son sens car il est celui qui permet la créativité, l'éclosion d'organisations plus complexes, celui qui redonne sa liberté à l'homme dans un monde débarrassé du déterminisme. Seul un temps irréversible permet une créativité de la nature et de l'homme et engendre de nouveaux états de la matière. L'univers, selon Prigogine retrouve l'idée de l'histoire où le temps peut enfanter de nouveaux possibles qui dépassent le réel. «La nature, expliquait Prigogine, comporte désormais une dimension narrative alors que la vision scientifique classique de cette nature se fondait sur une certitude, un déterminisme. Le temps est la dimension fondamentale de notre univers, c'est lui l'élément narratif, disait-il. Le temps mesure le changement et la créativité, c'est lui qui explique le chef d'oeuvre de Michel Ange comme les étoiles. Cette flèche du temps est la propriété la plus universelle de notre univers. Entre tous les objets, il n'y a rien de plus commun que d'être tous plongés dans cette ligne du temps. Comme le dit le philosophe chrétien Pichon, toute vie est liée à l'attente et plus dans la vie humaine que dans toute autre forme de vie. C'est croit-il, l'origine de la poésie, de la philosophie, de l'art».«Alors, explique Radu Balescu, un des grands élèves de Prigogine, que les physiciens et ingénieurs du 19ème et du début du 20 ème iècle avaient tendance à minimiser l'importance de l'irréversibilité considérée comme source d'ennuis (friction, dissipation de chaleur, etc.), Prigogine fut un des premiers à attirer l'attention sur le rôle positif de cette propriété du temps en tant que moteur de la dynamique universelle. Et la quête de la fuite irréparable du temps n'a jamais quitté Prigogine».

Ilya Prigogine n'a cessé de travailler pour «mathématiser» ses idées sur le temps et l'émergence de structures nouvelles, complexes et essentielles comme l'est la vie. Mais il ne perdait jamais les dimensions artistique et philosophique derrière la réflexion mathématique: «Nous nous trouvons, nous, expliquait-il, devant un univers infini non seulement au sens de la physique mais encore au sens de la communication. Devant ce nouvel univers infini, nous devons trouver la place de l'homme. Comme l'a écrit Albert Camus, nous ne cesserons jamais d'avancer dans la conscience que nous prenons de notre destin. Notre monde, disait-il, arrive à une bifurcation, comme on a connu à l'avènement du néolithique, à un point d'efflorescence où nous pouvons prendre plusieurs directions». «Je ne suis ni agnostique belliqueux ni croyant, ajoutait-il, je constate simplement que nous sommes dans un monde étonnant et que notre richesse vient de notre attente de l'avenir. La plante ne doit décider du moment de sa floraison, et l'animal que de son hivernage. Si l'homme a plus d'inquiétude pour son avenir, c'est dans cette inquiétude même que se trouvent l'art, la poésie et la religion. Le monde lui-même est comme une oeuvre d'art où tout n'est pas dit».

Ilya Prigogine n'était pas seulement un grand scientifique, il était aussi un grand pédagogue qui fascinait ses étudiants, ses chercheurs et son public. «J'ai connu Prigogine en 1953, raconte Radu Balescu, alors que j'étais étudiant en première licence chimie. Je fus rapidement fasciné par son charisme qui se manifestait non seulement par le contenu scientifique, mais également par les digressions, qui amenaient son auditoire dans les domaines les plus divers, tels que la porcelaine chinoise, la civilisation mixtèque, la philosophie de Bergson ou les sonates de Beethoven. Dans son enseignement, Prigogine ne s'arrêtait pas aux détails de calcul («Vous verrez cela aux exercices!»), mais dégageait admirablement la ligne conductrice du problème traité».

Il créa rapidement atour de lui à l'ULB, une véritable «Ecole de Bruxelles» connue à travers le monde entier avec nombre de grands scientifiques comme Radu Balescu, Paul Glansdorff, Grégoire Nicolis et tant d'autres. Remarquable organisateur, il fut aussi selon le mot de Radu Balescu, un «grand attracteur», amenant à Bruxelles d'immenses physiciens comme Niels Bohr, Werner Heinsenberg et Richard Feynman.

Ilya Prigogine, au lendemain de son prix Nobel, a commencé d'autre part, une série de livres marquants, souvent difficiles, mais qui connurent néanmoins un grand succès public. Il les a d'abord rédigé en collaboration avec la philosophe Isabelle Stengers. Celle-ci témoignait lors de la soirée d'hommage à Prigogine en novembre dernier: «Pour la jeune apprentie philosophe que j'étais il y a trente ans, être associée à l'aventure en plein déploiement a été l'expérience à partir de laquelle tout a pris sens. Dans ce service d e «chimie physique 2», chacun savait l'expérience intense, parfois redoutable, qu'entraînait le fait d'avoir «intéressé» Prigogine: les questions multiples, l'incitation à pousser plus loin, le parcours confiant des espoirs et des enjeux, le sens soudain que ce que l'on fait importe passionnément et l'immense générosité avec laquelle on se retrouvait cité, envoyé à des colloques, associé à une dynamique créative qui entraîne à devenir plus que ce que l'on ne pensait pouvoir être».

Ilya Prigogine et Isabelle Stengers publient en 1979, «La Nouvelle alliance». Il s'agissait de réagir aux idées à la mode (de Jacques Monod par exemple) qui disait que l'homme était le fruit du pur hasard, un numéro sorti d'une loterie, un intrus dans l'univers. Il ne s'agissait alors nullement pour Prigogine et Stengers de réintroduire une quelconque volonté créatrice mais de réintégrer le phénomène vivant dans l'histoire de l'univers, de redonner sa pleine place à l'homme dans l'univers. Celui-ci existe selon les mêmes lois que le non-vivant, il fait partie de l'univers, il y a sa liberté et sa responsabilité. Ilya Prigogine publia ensuite «Entre le temps et l'éternité» et «La fin des certitudes».

Isabelle Stengers lui a lancé le plus bel hommage lors du vingt cinquième anniversaire de son prix Nobel: «Apprendre à penser avec Ilya Prigogine m'a donné la force de faire confiance à l'aventure de la pensée contre la tristesse des certitudes».

Paul Danblon qui comme journaliste scientifique l'a longtemps suivi et qui lui voue une énorme admiration, ajoutait: «Même l'auditeur profane ressentait que ses propos nos invitent à un vision du monde importante, fondamentale, plus ouverte, plus chaleureuse, plus humaine, un monde dans lequel l'homme a vraiment sa place».

© La Libre Belgique 2003