Sciences - Santé

Pourquoi les hommes excellent-ils dans certaines tâches et les femmes dans d’autres ? Réponse : parce que leur cerveau est branché très différemment. C’est en tout cas l’hypothèse - ou la conviction ? - d’une équipe de chercheurs américains qui vient de publier le résultat de leur étude menée sur 949 personnes en bonne santé, âgées de 9 à 22 ans, dans les "Comptes-rendus de l’Académie américaine des sciences" (PNAS).

Observées avec un scanner, "les cartes de la connectivité cérébrale montrent des différences frappantes et aussi complémentaires dans l’architecture du cerveau humain, qui aident à fournir une base neuronale potentielle expliquant , selon Ragini Verma, professeur de radiologie à la faculté de médecine de l’université de Pennsylvanie, principal auteur de ces travaux, la supériorité de l’un ou l’autre sexe dans telle ou telle tâche ".

Exemples ? Les femmes sont supérieures aux hommes pour la capacité d’attention, la mémoire des mots et des visages ainsi qu’aux tests d’intelligence sociale, ce qui les rend plus aptes à exécuter de multiples tâches et à trouver des solutions pour le groupe, d’après les auteurs de l’étude.

Quant au cerveau masculin, il est " structuré pour faciliter les échanges d’informations entre le centre de la perception et celui de l’action ", selon Ragini Verma, pour qui " les hommes sont en moyenne plus aptes à apprendre et à exécuter une seule tâche, comme faire du vélo, du ski ou la navigation ". Ils surpassent les femmes en capacité et vitesse de traitement de l’information.

"Les cartes détaillées du connectome (plan complet des branchements cérébraux, NdlR) dans le cerveau vont non seulement nous aider à mieux comprendre les différences dans la manière dont les hommes et les femmes pensent, mais aussi nous donner un plus grand éclairage sur les causes des troubles neurologiques souvent liés au sexe de la personne ", espère le Pr Ruben Gur, psychologue et coauteur.


"Ce sont les expériences qui définissent les connexions"

Neurologue à l’hôpital Erasme, le Dr Jean-Christophe Bier a accepté de nous donner son avis sur cette étude. " Je pense qu’il est toujours très intéressant de dresser un état des lieux des connaissances et de tenter de comprendre ce que l’on observe. Il y a déjà eu des publications sur des petites populations établissant des différences éventuelles entre le cerveau de l’homme et celui de la femme. Elles ont notamment mis en évidence des disparités au niveau des volumes du cerveau, du corps calleux ou de connexions entre les aires pariétales et les aires temporales qui se seraient avérées plus importantes et référentes chez les femmes par rapport aux hommes. Ce qui impliquerait une meilleure intégration des informations globales et une meilleure interprétation globale des situations, en ce qui concerne les femmes. Mais, dans la plupart des cas, les résultats de ces travaux ont été démentis par la suite par des études à plus large échelle, par IRM notamment. Elles ont démontré que ces différences disparaissaient"

Que penser de l’étude en question, qui a porté sur 949 personnes ?

Elle devrait être confirmée par une étude à plus grande échelle pour pouvoir tirer des conclusions statistiques de population. Cela dit, si l’on accepte cette étude comme correcte et signifiant quelque chose, il n’est pas inintéressant de se dire que de meilleures connexions entre les aires cérébrales permettent d’avoir peut-être une meilleure analyse centrée sur la vie sociale telle qu’on l’impute généralement en moyenne aux femmes. Et qu’une meilleure connexion entre les aires de coordination et de motricité permettrait d’avoir une meilleure activité dans l’action telle qu’on l’impute préférentiellement aux hommes. 

Peut-on dire, pour autant, que c’est nécessairement lié au genre ?

Absolument pas. Cela peut être purement culturel. Même si c’est aujourd’hui sans doute moins le cas que dans les générations précédentes, il y a encore des différences dans l’éducation des genres ; dans ce que l’on demande à des adolescentes ou à des adolescents de façon générale. La question qu’il faut se poser est la suivante : est-ce le sexe qui définit l’acquis ou est-ce l’acquis qui, indépendamment du sexe, définit ce que l’on observe ? Ce que l’on sait, c’est que le cerveau est différent chez chaque individu. Cela est dû à la plasticité cérébrale, à la capacité d’apprentissage, aux expériences que l’on aura vécues… En fonction de ces expériences, la connectivité va changer. Quant à savoir si ce sont les expériences qui induisent les modifications observées dans l’étude ou si c’est le genre qui induit les connexions et qui fait qu’elles sont ce qu’elles sont, l’étude laisse entendre que c’est le genre qui définit les connexions et donc les expériences. 

Et vous, qu’en pensez-vous ? 

Personnellement, je ne suis pas du tout convaincu par l’hypothèse des chercheurs américains. De mon point de vue, ce sont les expériences qui définissent les connexions. Donc, le genre pourra définir les expériences qui, elles, définiront les connexions. En d’autres mots, le petit garçon que l’on fait plutôt jouer au football ne va pas développer le même type d’expertises ou de connexions cérébrales que la fillette qui jouera plutôt à la poupée. 

Comment interpréter les différences de connectivité cérébrale plus marquées entre les sexes dès 14 ans ? 

Je vois deux interprétations possibles : soit éducative, qui me paraît être la plus crédible, soit hormonale. Les modifications hormonales relativement importantes qui interviennent à cet âge peuvent avoir une influence sur la création de synapses (zone de contact fonctionnelle qui s’établit entre deux neurones ou entre un neurone et une autre cellule, NdlR) et le développement d’aires cérébrales. Cela dit, les récepteurs hormonaux se trouvent préférentiellement dans la base du cerveau et l’hypothalamus qui ne sont pas les zones les plus spécifiquement défendues dans les analyses faites dans cette étude. Je penche donc plutôt pour l’éducation et le contexte, que pour les hormones, comme responsables des changements observés à cet âge.