Sciences - Santé

On s’est retrouvés tout seuls, sans rien… Plus que le produit et la consommation, c’est le lien qui manque. Stéphane, 38 ans, soupire. C’est redevenu comme avant. Je vais chercher mon héroïne en Hollande. Là-bas, c’est 75 euros pour cinq grammes. Avec 20 euros, on a un gramme ici, à Liège, mais c’est pas bon…"

Pendant un an, Stéphane a été suivi par le centre Tadam (traitement assisté par diacétylmorphine), un programme supervisé par l’Université de Liège visant à administrer de l’héroïne pharmaceutique à des toxicomanes sévèrement dépendants, pour qui tous les autres traitements ont échoué. Tadam a fermé ses portes en janvier 2013, comme c’était convenu dans le protocole. Impossible, à l’époque, alors de savoir comment les 74 patients allaient poursuivre - ou non - leur consommation d’héroïne.

Ne plus galérer pour l’argent

Une année s’est écoulée depuis l’arrêt du projet pilote. Nous avons retrouvé trois patients qui avaient été intégrés dans le programme Tadam pour voir comment ils avaient repris leur vie après cette expérience. Rendez-vous est pris dans un café proche de la place Saint-Lambert, où errent nombre de toxicomanes. Outre Stéphane, il y a un couple : Sylvie, 42 ans, et Gilles, 45 ans. Elle recevait de l’héroïne médicale à Tadam; lui était dans le groupe contrôle à qui on administrait de la méthadone, un produit de substitution à l’héroïne utilisé depuis le début des années 90. La méthadone a l’avantage de stabiliser les héroïnomanes sans procurer d’euphorie.

"Tadam, ça nous a permis de ne plus galérer pour l’argent, explique Sylvie. Je ne payais plus ma consommation. Ça permettait de ne pas toujours vivre avec la peur." Et après ? Sourire amer. "On a recommencé comme avant, on n’a pas le choix. Un temps. Enfin si, mais…" On retrouve forcément ses accès aux dealers et les trafics clandestins.

S ylvie, qui a travaillé comme aide ménagère, est désormais "sur la mutuelle" à cause de soucis de santé - pas directement liés à sa toxicomanie.

Tous les deux jours

Son compagnon a vécu les choses un peu différemment. "Moi, je ne suis jamais sorti de l’illégalité. Je ne recevais que de la méthadone, je devais donc trouver de l’héroïne. Je continuais à monter à Maastricht, mais comme Sylvie n’en prenait plus, j’en ramenais la moitié, explique Gilles. A l’époque de Tadam, il était magasinier et respectait des pauses de sept heures. Je n’aurais pas pu continuer à travailler si j’avais été intégré dans le groupe diacétylmorphine. Les horaires de consommation, le matin et le soir, étaient trop restreints. C’était exigeant."

Actuellement, Gilles n’a pas de boulot fixe. Il se rend tous les deux jours aux Pays-Bas pour s’approvisionner en héroïne - 1 à 2 g par jour, pour deux. "C’est plus sûr qu’acheter en rue ici. Je consomme depuis 30 ans : les prix ont fort baissé mais la qualité est devenue très mauvaise."

Il rejoint Maastricht en train ou en voiture. "Je vis toujours avec la peur de me faire arrêter. Je sais que je cours un risque." Pour limiter les risques et les trajets, ils sont plusieurs toxicomanes à faire le voyage, chacun à leur tour. A force, il repère de loin les patrouilles en civil dans le Liège-Maastricht. "J’ai un peu trouvé des trucs." Ses fournisseurs ? Gilles se montre forcément peu disert. "J’ai des adresses privées. Les GSM sont des bonnes inventions qui servent à tout le monde."

"Je n’ai plus de veines"

Si on ne les connaît pas, rien ne permet de déceler que Gilles et Sylvie sont accros à l’héro. Leurs trois enfants (17 ans, 8 ans, 5 ans) fréquentent une école réputée de Liège où personne n’est au courant de leur addiction. "L’aîné doit savoir, mais il n’a jamais abordé le sujet" , confie Sylvie. Les parents n’ont-ils pas peur que les gamins soient entraînés à leur tour dans l’enfer de la drogue ? "J’espère qu’ils ne passeront jamais par là. J’ai quand même eu beaucoup d’ennuis à cause de ça , répond Gilles. Le grand ne fume même pas la cigarette. Moi, j’ai commencé à 13 ans. A 14 ans, je fumais des joints et à 15 ans, je me piquais."

La vie de Gilles et Sylvie reste rythmée par l’héroïne. Ils ne consomment jamais en présence des enfants. "On prend de la méthadone le matin et le reste quand c’est possible" , dit encore Sylvie. Elle fume ou inhale. Jamais d’injection ? Elle remonte une manche, découvre son avant-bras : "Je n’ai plus de veines…"

Aucun plaisir

"Quand tu n’as pas l’héroïne, t’es vraiment très mal. Le manque te rend malade : tu as chaud, froid, des crampes partout, envie de rien, ni de bouger ni de manger. C’est horrible." Sylvie ne croit pas qu’elle parviendra à couper les ponts avec l’héroïne. "J’ai besoin de consommer pour ne pas être mal. Je ne supporte plus le manque. Le problème, ce n’est pas de consommer, mais c’est de ne rien avoir à consommer. On prend le produit pour ne pas être malade. Il n’y a aucun plaisir. Aucun !"

Ni flottement, ni euphorie, ni intense sensation de bien-être. "Le plaisir, ça n’existe plus depuis longtemps : on consomme juste pour éviter le manque", confirme Gilles.

Trop court pour changer d’habitudes

Stéphane a été condamné à 30 mois de prison pour deal; il a passé 8 mois à Lantin, avant d’être libéré sous conditions. Il devait notamment suivre un programme de désintoxication. Après un passage à Tadam, suivi d’une cure au service Odyssée, il parvient à faire une pause pendant 6 mois. "J’étais bien." Avant de rebasculer. "A cause de l’ennui. Je me suis retrouvé seul. Il suffit d’une soirée… On recommence alors de plus belle." Stéphane travaille à gauche et à droite, au noir, quand il trouve.

S’il n’a pas d’argent, sa maman lui file des euros pour filer à Maastricht. "Elle préfère ça que de me voir retourner à Lantin." Aujourd’hui, Stéphane considère que sa consommation est sous contrôle. "Je croyais que j’irais toute ma vie à Saint-Lambert. Mais je ne traîne plus en ville et je ne prends plus du tout de coke."

Stéphane garde la nostalgie de l’expérience Tadam : "Tout le monde a joué le jeu en espérant que cela continue. Un an, c’est trop court pour changer ses habitudes, pour construire un projet. Si Tadam existait toujours, je pourrais chercher un travail déclaré. Là, ce n’est pas possible. Je ne tiendrais pas le coup si un jour je ne trouve pas d’héro."

Les prénoms et les âges ont été modifiés.