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RENCONTRE

Il y a vingt-cinq ans, précisément, Ilya Prigogine recevait le Prix Nobel de chimie pour ses travaux sur la thermodynamique des phénomènes irréversibles et les structures dissipatives. Ce soir, l'ULB, par l'intermédiaire de son association des diplômés de la faculté des sciences, lui rendra un solennel hommage.

Les travaux de Prigogine ont été d'une importance capitale dans la physique des cinquante dernières années et dans la compréhension que nous avons de notre univers. Partout dans le monde, des chercheurs ont continué dans les voies tracées par le savant belge. En publiant avec la philosophe Isabelle Stengers, `La nouvelle alliance´, et ensuite d'autres ouvrages difficiles mais décapants, les travaux de Prigogine ont atteint le grand public cultivé.

Nous l'avons rencontré chez lui. A 85 ans et malgré une santé précaire depuis quelques années, Ilya Prigogine garde une acuité intellectuelle sans failles et un total émerveillement devant le monde, qu'il transmet à tous ses interlocuteurs. Sur tous les murs de son appartement, sur toutes les tables, partout sont exposés d'extraordinaires objets venus souvent du fond des âges: des haches datant d'il y a 400000 ans, des splendides vases japonais Jomon aux formes folles `sans doutes réalisés cinq mille ans avant Jésus-Christ par des artisans drogués´ dit-il, de nombreux objets du néolithique, des bas-reliefs d'Inde, des statues africaines, de multiples objets précolombiens. Tout cet art forme comme une couronne d'harmonie et de créativité autour de Prigogine.

`Les années passent. Quand j'ai commencé mes recherches, j'étais très ambitieux. Je pensais déchiffrer quelques-uns des éléments de cet univers mystérieux dans lequel nous vivons. Aujourd'hui, je ressens encore l'étonnement de ma jeunesse. Cet étonnement m'a accompagné toute ma vie mais la tâche s'est montrée plus difficile. L'univers s'est révélé plus complexe, plus varié et plus imprévu. La science est une leçon de modestie. Nous restons et nous resterons sans doute longtemps encore désarmés devant l'univers immense dans lequel nous plongeons. Pourquoi ai-je choisi d'étudier les sciences? Comme l'a souligné souvent Gaston Bachelard, le choix d'un sujet, d'une carrière, provient souvent des rêveries d'enfant. Peut-être que ce terme de rêverie s'applique à ma vie. Comme vous le savez, je suis né en 1917 en Russie à la fin de la Russie impériale. Mes parents ont émigré et ces changements de situation m'ont donné peut-être le sentiment d'instabilité et l'intuition du rôle du temps qui reste au centre de mes travaux.´

LA COMPLEXITE, UN CONCEPT QUI FAIT FLORES

Jeune scientifique, Ilya Prigogine est chercheur à l'école de thermodynamique de Bruxelles avec Théophile de Donder. C'est ce dernier qui le pousse à travailler sur les phénomènes loin de l'équilibre. Et Prigogine a montré que dans ces conditions, de nouvelles structures, plus riches, plus complexes, peuvent naître: des structures dissipatives. Cette idée aura de prolongements déterminants en chimie et en physique mais aussi dans les sciences du vivant, en sociologie et même en économie.

`Loin de l'équilibre apparaissent des nouvelles structures. On dirait que si on pousse un système physique et chimique loin de l'équilibre, il crée des nouvelles méthodes de dissipation. Et pour créer ces dissipations, il crée des structures que nous avons appelées structures dissipatives. Tout le monde connaissait des structures d'équilibre comme le cristal mais les structures dissipatives, c'était nouveau. Une ville est ainsi une structure dissipative: elle ne vit que grâce à son interaction avec le monde extérieur. L'étude de la physique et de la chimie de non-équilibre est liée à l'étude des structures dissipatives et est encore en plein épanouissement´.

Pour Prigogine, deux éléments sont frappants. La complexité d'abord, un concept qui a fait florès puisqu'aujourd'hui toute la physique ne se conçoit que comme physique de la complexité: `nous sommes étonnés, dit-il, de voir comment des structures qu'on croyait simples se révèlent plus compliquées. Même les particules élémentaires qu'on voyait comme simples s'avèrent être des systèmes complexes de quarks et de gluons. La complexité se montre infinie et elle change notre vision du monde.´

Le second étonnement du Prix Nobel est de découvrir que nous vivons dans un univers avec une histoire marquée dans toutes ses composantes. `Nous croyions que cet univers était en équilibre, mais c'est faux. Il est relativement fort jeune -quinze milliards d'années n'est pas un chiffre énorme puisque c'est le nombre de révolutions que fait chaque seconde l'électron autour du noyau. Dans chaque chose, existe un élément narratif, que ce soit en cosmologie, en biologie moléculaire, en sociologie, et notre histoire elle-même, l'histoire de l'homme, n'est qu'un exemple de cet aspect narratif. Mais, dans cet aspect narratif, il doit y avoir des points de bifurcations, où peuvent émerger des solutions nouvelles. Il devient alors difficile d'accepter le déterminisme: il faut penser un monde de probabilités dans lequel se produisent des événements que personne ne pouvait prédire.´

L'HOMME A BESOIN DE CERTITUDES

Il n'y a donc pas de déterminisme comme on pouvait le croire, il y a cinquante ans. `J'ai été violemment contesté lors de la publication de `la nouvelle alliance´ par des gens qui me disaient que l'homme avait besoin de certitudes que ce soit Jésus ou Newton et que j'avais supprimé la certitude scientifique en faisant un monde de probabilités, sans déterminisme.´

Ce non-déterminisme, est-il la condition pour prouver la liberté de l'homme?

`La liberté de l'homme se conçoit plus facilement dans un monde non déterministe. Elle est alors, en effet, un exemple frappant de ce non-déterminisme alors que dans un monde où tout serait déterminé par les lois physiques, la liberté humaine deviendrait une grandiose exception.´

Ilya Prigogine n'a eu de cesse d'étudier le temps, qu'un des derniers numéros de `Scientific American´ qualifie de `grand mystère non résolu par la science´. `Le temps est la dimension fondamentale de notre univers, c'est lui l'élément narratif. Le temps mesure le changement et la créativité, c'est lui qui explique le chef-d'oeuvre de Michel Ange comme les étoiles. Cette flèche du temps est la propriété la plus universelle de notre univers. Entre tous les objets, il n'y a rien de plus commun que d'être tous plongés dans cette ligne du temps. Comme le dit le philosophe chrétien Pichon, toute vie est liée à l'attente et plus dans la vie humaine que dans toute autre forme de vie. C'est, croit-il, l'origine de la poésie, de la philosophie, de l'art.´

Et Ilya Prigogine se tourne alors vers tous ces objets d'art qui l'entourent: `ces chef-d'oeuvre sont les témoins de la créativité de l'homme liée au temps. Comme l'est la musique. C'est Bergson qui disait que le temps est invention ou n'est rien du tout. Et il ajoutait que notre univers n'est qu'un des univers possibles.´

BIFURCATION

Ilya Prigogine explique que notre monde et arrivé à une bifurcation. Résumant, il y a quelques mois, ses travaux à des jeunes de l'école Decroly à Bruxelles, il disait que sa génération a amené le monde où il en est maintenant. Et arrivé à cette `bifurcation´, le monde peut évoluer pour le meilleur ou pour le pire. Une certaine liberté nous est donnée de l'orienter dans un sens ou l'autre. Et la balle se trouve entre les mains de cette jeune génération qui devra conduire le monde futur.

`Nous sommes clairement à un passage, comme il y en a eu entre le paléolitihique et le néolithique ou comme à la fin de l'empire romain. Notre monde a noué des contacts partout, c'est la mondialisation, mais l'histoire a aussi créé des zones très différentiées et très inégales. Il faut maintenant créer un monde plus harmonieux, même s'il est très difficile de passer d'un monde de conflit à un monde d'entraide. Nous vivons pour l'instant des fluctuations importantes et inquiétantes, poursuit le Prix Nobel, qui sont souvent le signe d'une bifurcation. Mais qu'est ce qui sortira de tout cela? L'Europe qui a créé la science et la technologie se retrouve dans un monde dominé par la technologie. Que va-t-il en faire?´`L'homme n'a sans doute qu'une liberté relative dans un univers de probabilités, mais il a cette liberté! Comme le disait Giordano Bruno, il y a quatre siècles, l'homme doit se penser comme une minuscule partie d'un tout. L'effort humain doit être conçu comme un effort pour se retrouver avec une réalité en devenir.´

`Le néolithique a conduit à l'efflorescence des arts, mais aussi à la hiérarchisation des sociétés, à l'émergence des grands prêtres, des rois, des esclaves. Notre histoire d'aujourd'hui est une prise de conscience de l'homme, une marche vers la participation de l'homme vers plus de liberté. Je pense que l'homme est loin d'avoir utilisé toutes ses ressources. Prenez l'exemple des physiciens. Si on veut l'être en Belgique, on a une petite chance de le devenir, mais un Africain, même extrêmement doué aura bien moins de chance. Il faut espérer un monde où l'homme, partout, peut davantage se réaliser.´

PAS SEULEMENT LE BONHEUR

Ilya Prigogine constate en s'en amusant que l'homme moderne cherche toujours plus à se réaliser, à s'individualiser, mais en même temps il multiplie les outils et les contacts avec les autres comme le téléphone portable ou la voiture. `Il est frappant de voir comment la recherche d'une plus grande valorisation va de pair avec un souci de plus grande participation. Partout nous voyons à l'oeuvre des interactions qui rendent notre univers si cohérent, si beau, si mystérieux.´

Dans le discours qu'il prononcera ce soir, Prigogine parle de l'inquiétude de l'homme contemporain. `Nous nous trouvons devant un univers infini, non seulement au sens de la physique mais encore au sens de l'interdépendance de la communication. Devant ce nouvel univers infini, nous devons trouver la place de l'homme. Comme l'a écrit Albert Camus, nous ne cesserons jamais d'avancer dans la conscience que nous prenons de notre destin.´

Mais quel est ce destin de l'homme?

`Son destin n'est pas seulement le bonheur dans le sens vague de ce terme, car qui sait si nous sommes plus heureux qu'une grenouille. Non, notre destin est de réaliser les possibilités étonnantes que la nature nous a données, de mieux comprendre l'environnement dans lequel nous sommes et d'avoir des liaisons plus harmonieuses avec les autres.´

Le destin de Prigogine l'a amené de la Russie à la Belgique et aux Etats-Unis où il n'a eu de cesse de donner ses cours à l'université d'Austin. `Je me sens belge, c'est le pays qui m'a si bien accueilli et où je vis toujours. Mais les scientifiques et les créateurs sont vraiment à l'aise là où ils peuvent se réaliser. Je suis chez moi devant mon bureau, que ce soit à Bruxelles ou à Austin.´

Sans cesse revient dans le discours de Prigogine, le parallélisme entre la créativité de l'art et celle de la science?

`Il y a une grande analogie. L'oeuvre d'art est le symbole de la manière avec laquelle on voit le monde. L'univers a des règles et puis il y a l'étonnement de découvrir autre chose. En art aussi, une fugue de Bach répond à des règles mais on est étonné de découvrir des variations auxquelles on ne pensait pas. La matière même de l'univers fait aussi un travail qu'on ne peut pas qualifier autrement que de créatif.´

Ce monde qui vous étonne et vous émerveille est-il lié à un Dieu?

RICHESSE ET AVENIR

`Aussi longtemps qu'on acceptait auparavant un univers qui fonctionnait comme un automate, il fallait bien un Dieu pour mettre l'automate en marche. Mais dans l'univers tel que la science le définit aujourd'hui, un univers qui s'auto-organise, la question devient de savoir si cette créativité vient de l'intérieur même de l'univers ou si elle est guidée par un pouvoir extérieur. Je ne peux pas répondre à cette question. Je ne suis ni agnostique belliqueux ni croyant, je constate simplement que nous sommes dans un monde étonnant et que notre richesse vient de notre attente de l'avenir. La plante ne doit décider que du moment de sa floraison, et l'animal que de son hivernage. Si l'homme a plus d'inquiétude pour son avenir, c'est dans cette inquiétude même que se trouvent l'art, la poésie et la religion. Le monde lui-même est comme une oeuvre d'art où tout n'est pas dit.´

© La Libre Belgique 2002