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Être écrivain est sans doute une extraordinaire chance : pouvoir vivre par procuration quelques vies parallèles, voyager en soi et par le monde, faire des rencontres inattendues Mais, aussi passionnant soit-il quelquefois, le travail est toujours à reprendre, la mise toujours à rejouer, un univers romanesque chasse l’autre, et nous vivons aussi par l’écriture de longues traversées solitaires. De surcroît, l’époque est rude pour les écrivains : les écrans sont partout, il règne une surabondance d’écrits et d’images, un brouhaha communicationnel qui ne facilite pas l’accueil des œuvres littéraires. Le poème ou l’œuvre de fiction demande au lecteur qu’il s’arrête, qu’il lui consente du temps, le texte à lire exige une certaine qualité de silence, une manière de "chambre d’écoute". Comment pouvoir faire accéder le lecteur d’aujourd’hui à cette temporalité alors que son temps est devenu si rapide, encombré, fragmenté ? Sous le bruit de fond permanent comment faire entendre la voix des livres sans céder aux tentations de l’époque qui privilégie l’effet, l’événementiel, le journalistique ?

Je pense souvent à cette belle phrase de Francis Chenot : "Ecrire non pas pour changer le monde mais pour que le monde ne nous change pas". Ecrire en demeurant toutefois dans le monde, voire en nous saisissant de la langue d’aujourd’hui comme un défi propre à affûter notre voix. Ecrire donc malgré le vacarme du monde, contre l’oubli et l’accélération du monde. Ecrire contre les ruptures de la transmission. Ecrire s’il le faut sur les débris de la langue pour tenter de faire émerger une langue plus profonde. Surtout ne pas perdre le sens de toute littérature qui fait cadeau d’intériorité, élargit notre présence à nous-mêmes et à l’autre, invite à l’écoute de l’humain comme il se donne, rit, pleure, vit et tremble.