Rencontre

Ce mardi matin, au Vaudeville des galeries Saint-Hubert à Bruxelles, c’est le vaillant et vigilant philosophe François Ost, vice-recteur des Facultés universitaires Saint-Louis, auteur prolifique et profond, qui partagera avec Frank Pierobon ("Une brève histoire philosophique du regard") la tribune des Mardis de la philo.be. Il reviendra sur "la bénédiction de Babel", dans l’esprit d’un de ses derniers livres, "Traduire" (Fayard, 2009), dédié comme de juste à la défense et à l’illustration du multilinguisme.

Après deux premières leçons consacrées à une introduction générale et à une exégèse du chapitre XI de la Genèse, soit le récit de Babel, le philosophe renouera avec l’un de ses fils conducteurs, à savoir que l’épisode babélien constitue "une bénédiction, un événement heureux à la faveur duquel l’humanité, en vérité, s’est ralliée aux voies de sa réalité plurielle".

"Quand Nemrod et les siens ont voulu régresser à la langue unique - c’est-à-dire totalitaire - et la réduire à un discours répétitif, c’est la parole tout entière qui s’appauvrit d’un point de vue créatif et inventif. Or, l’on voit que ce projet-là tourne court, voué à l’échec. Heureux le monde enfin qui a retrouvé les chemins de la diversité." Umberto Eco, naguère, écrivit un beau livre sur cette quête de la langue parfaite, vieux fantasme de l’Occident. "Les hommes ont cherché cette langue idéale, dont les capacités de tout dire étaient forcément plus limitées."

Dans la foulée, le professeur Ost traitera également d’une géopolitique des langues. Car le multilinguisme implique naturellement une politique de gestion des langues, ainsi qu’une police de la langue (écriture, orthographe, syntaxe, etc.). "Avec l’Union européenne, je me réjouis que l’Europe continue de pratiquer ce multilinguisme, à l’encontre du "globish" régnant de plus en plus à l’échelle de la mondialisation. Je puis certes comprendre que l’anglais représente une langue de service pour une compréhension simplifiée dans la vulgarisation scientifique, les hôtels, les aéroports, etc. Mais il est dangereux de ne plus chercher et puiser à travers nos différentes langues. Une langue est une vision du monde. Et l’Europe a le privilège de penser en langues multiples."

Aux Etats-Unis, poursuit François Ost, la société scientifique ne pense plus qu’en une seule langue. Or, dit-il, même un mathématicien soutient que le travail heuristique se fait en plusieurs langues. "Dans les congrès et colloques, où il est de bon ton de parler anglais, les communications se font dans une langue épouvantable. J’insiste donc sur ce point : une géopolitique des langues nécessite une politique de traduction. L’Union européenne elle-même développe plus de 500 combinaisons traductives. Même s’il est vrai qu’existent encore des langues relais. Il faudrait considérer le prix à payer pour un retour à la langue unique."

L’éloge de la traduction, cher donc à M. Ost, ne va pas sans une éthique du traducteur. "Notre monde pluriel ne peut s’accommoder de superlangues. Il appelle un dialogue traductif qui permette de faire partager des valeurs, des spiritualités. La traduction est un paradigme qui s’accompagne d’une méthode et d’une éthique. Je préfère une traduction responsable ("répondre" comporte l’idée même de dialogue), une éthique d’hospitalité : j’aime à ce propos le mot "hôte", en français, qui se tourne dans les deux sens. Et je dis que la traduction est éthique parce qu’elle nous confronte à l’autre ; elle est épreuve de l’étranger."

En termes plus philosophiques, François Ost nous invite à discerner entre le "tout autre" (le barbare, chez les Grecs, étant comme en beaucoup d’autres cultures l’étranger, le muet, qui baragouine et balbutie) ; l’"alter ego", un autre moi-même doté d’une âme également (c’est le progrès de la "Controverse de Valladolid", en vertu de laquelle finalement l’Indien certes est crédité d’une âme, mais que j’ai le droit d’évangéliser), qui suppose une démarche souvent hégémonique ; ou enfin, selon le mot de Paul Ricœur, "soi-même comme un autre". "Dans ce dernier cas de figure, je ne suis pas complètement assuré de mon identité. L’autre et moi avons tous deux quelque chose à dire, aucun n’épuise son discours. C’est là qu’intervient l’éthique de la traduction, dans la mesure où l’autre est divisé comme moi-même."

Dans cet esprit, il importe de voir que la traduction commence déjà au sein de la langue maternelle. Est-ce que je me comprends moi-même ? Le malentendu fait d’emblée partie de la parole. Il existe des failles jusque dans les textes les mieux construits. "Le langage n’est pas seulement le vêtement de la pensée. Il est la pensée en actes, qui s’édifie, se développe. Les mots ne sont pas des étiquettes collées sur des idées toutes faites. Il est toujours des choses qui se disent mieux dans une autre langue. Et il se trouve parfois, dans la poésie surtout, une manière d’intraduisibilité, qui est le vrai défi à la traduction."

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