Pourquoi s’imposer des réserves quand on a été soufflé par le texte et l’interprétation ? Pourquoi lésiner sur les étoiles ? Pourquoi s’arrêter à des détails quand on sent que le texte traverse la salle, quand ce qui se passe sur scène peut être ramené chez soi pour y penser ? Quand c’est un prisme pour comprendre l’endroit même où on se trouve dans la société ? "Qu’aurions nous fait à sa place ?" se demande-t-on. Sommes-nous plutôt des Antigone ou des Créon ?

Telle est la puissance d’évocation de la belle "Antigone" d’Anouilh qui se joue actuellement au Théâtre des Galeries sous la direction de Fabrice Gardin. Le texte d’Anouilh date de 1942 et il n’a pas pris une ride. Drôle (avec ces morceaux d’anachronismes croustillants), interpellant, pessimiste, mais radical également. Il pose la question du pouvoir et de la compromission des hommes qui l’exercent, jusqu’à l’absurde. Il pose la question de la mort des justes.

En se penchant sur le récit que fait Jean Anouilh - en pleine Seconde Guerre mondiale - de ce mythe antique, on se rend compte qu’il est en fait extrêmement proche du texte originel, que l’on doit à Sophocle. Le dramaturge de l’Antiquité fait jouer son "Antigone" en - 411 avant Jésus-Christ. En ces temps antiques, la pièce fait le succès de son auteur. Le récit de cette jeune femme, Antigone, qui s’érige contre le pouvoir royal en place marque les esprits. À son époque, Sophocle souhaite-t-il déjà faire de son personnage un porte-drapeau contre la tyrannie ? Toujours est-il qu’Antigone défendra mordicus sa volonté de rendre les honneurs mortuaires à son frère Polynice, et ce malgré l’interdiction de son oncle, le roi de Thèbes, Créon. Polynice en effet est le frère qui a attaqué la ville de Thèbes où régnait sans partage son frère Etéocle. Quel est le rebelle des deux frères ? L’histoire, à ce sujet, n’est pas claire, mais le roi Créon doit fournir l’exemple. Se faire garant de l’ordre établi. En condamnant le rebelle. Or, pour Antigone, le politique n’est pas une raison suffisante pour laisser errer son frère dans les limbes, sans tombeau. Il mérite une marque de respect, celle que l’on donne aux morts de sa famille.

Chez Anouilh, le questionnement va plus loin que chez Sophocle : car même si le frère rebelle, mort en malhonnête homme, ne mérite pas qu’on lui accorde la déférence faite aux morts, pour Antigone, il n’est pas question de céder aux obligations du politique. Elle peut dire non, elle ne veut pas de compromission. En pleine possession de son libre arbitre, elle l’utilise pour mourir. La liberté d’agir selon ses valeurs devient sa cause.

Si dans le récit antique, le poids du Destin semble lourd à porter (Antigone est la fille d’Œdipe), s’il semble compliqué pour l’Antigone antique d’agir, le personnage d’Anouilh est libéré de certains principes : Antigone est libre. Une position qui a d’autant plus de résonance quand on sait que ce texte fut joué pour la première fois en 1944, dans le Paris de l’Occupation. Le texte d’Anouilh, salué par ses contemporains, démontre que la résistance est scellée dans les esprits.

À notre époque, le texte maintient ce ton de désobéissance. Le mouvement des Indignés pourrait s’inspirer d’Antigone (les vidéos projetées au début de la représentation donne d’ailleurs ce ton à la pièce), bien que les Indignés soient, à travers leur dénonciation, dans une recherche des solutions aux blocages sociaux. Antigone, elle, refuse les solutions qui s’offrent à elle, et refuse la compromission. Elle s’arroge ce droit de dire non que craignent les tenants du politique.

L’humour est parfois noir, mais jamais sans raison - comme dans cette scène où la jeune femme, à quelques minutes de l’exécution, fait parler le dernier visage humain qu’elle a devant elle : son garde-chiourme, un peu benêt, qui ne parle que d’avancement. Intéressant : dans nos sociétés, il n’est jamais question que de réussite, quand être porte-drapeau n’est plus une profession louable.

Wendy Piette incarne de toutes les cellules de son corps menu l’Antigone d’aujourd’hui. Créon (très convaincant Bernard Sens) aura notre pitié, et notre circonspection. Car la question demeure, à la sortie : serions-nous un Créon ou une Antigone ?

Bruxelles, Galeries, jusqu’au 18 novembre, à 20h15 (le dimanche à 15h). Durée : 1h45. De 10 à 24 €. Infos & rés. : 02.512.04.07, www.trg.be