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Il m’arrive souvent de présenter mes livres dans des écoles.

J’adore ces rapides plongées dans un univers juvénile. Elles sont rafraîchissantes.

"Mes élèves sont très curieux de rencontrer un écrivain", me dit la prof de français qui me conduit jusqu’à sa classe.

Elle ajoute : "Ils sont étonnés de voir un romancier vivant Ils se représentent les écrivains comme des gens du passé".

La prof pousse la porte de la classe. Et voilà la bête curieuse, l’anachronisme vivant, qui apparaît devant des filles et des garçons d’aujourd’hui. Ils ont quinze ans. Ils se montrent très attentifs. Ce n’est pas tous les jours que l’on rencontre un fantôme.

Je ne sais rien d’eux. Ils me connaissent un peu, pour avoir passé quelques heures en compagnie de mes personnages.

Aux extrémités de la vie d’un livre, il y a deux solitudes. Celle de l’écrivain et celle du lecteur.

Pendant des jours et des jours, j’ai parlé au papier. Je me suis donné un mal fou pour conquérir le lointain, le mystérieux destinataire de cette longue lettre, très personnelle.

Mais, dans cette classe, le rideau de papier est déchiré. Me voici face au lecteur.

Les premières questions sont basiques :

"Combien de temps vous faut-il pour écrire un roman ?"

Ou encore :

"Cela vous rapporte-t-il beaucoup d’argent ?"

Ici, j’affiche un sourire modeste.

"Oh ! Vous savez, c’est beaucoup moins que ce que l’on croit "

Restons dans le vague. Ces jeunes gens seraient stupéfaits des chiffres que je pourrais avancer. Ils sont microscopiques. Ils n’ont aucun rapport avec la somme des heures passées à gamberger, en quête d’une belle histoire et d’une construction ingénieuse.

Être un écrivain, aujourd’hui, c’est cela : la patience, la passion, l’artisanat. Se résigner à passer à l’arrière de la scène, dans les médias. Place aux people !

Et pourtant, l’enjeu mérite toutes les patiences. D’abord, se voir transformé en un objet rectangulaire, trois cent vingt pages brochées C’est un bonheur. Et puis rencontrer le cœur de certaines personnes, par cet intermédiaire.

Donner à rêver, tout en portant les mots à leur plus haut niveau d’expressivité. Faire de la musique avec des mots

Émouvoir

Mon dernier livre, Les Étoiles de l’aube, tente de ressusciter les grandes émotions des petites gens, à la Libération.

"Je vous ai lu les larmes aux yeux À certains moments, j’avais la chair de poule", me dit ce collégien.

C’est, pour moi, le compliment suprême

Et cette dame âgée me ravit quand elle m’écrit : "J’ai retrouvé dans votre roman l’ambiance de ma jeunesse. Quand je suis arrivée à la fin, j’ai recommencé la lecture par le début".

Comme si un roman était un disque que l’on réécoute à l’envi. Comme, dans les cinémas permanents d’autrefois, nous regardions deux fois de suite le grand film que nous avions aimé.

Beaucoup de travail, peu de gloire, de belles rencontres, parfois Voilà, selon moi, le sort d’un écrivain d’aujourd’hui.