Évocation

Il a traversé presque tout le XXe siècle et débordé sur le XXIe Où lui est enfin venue la vraie reconnaissance populaire qu’il avait si longtemps souhaitée. C’est, en effet, la publication en 2008 de "Le boulevard périphérique" qui a valu à Henry Bauchau la consécration du grand public. Il avait 95 ans et n’a jamais cessé d’écrire depuis ce roman alternant deux histoires, deux époques et deux univers autour de sentiments violents, liés tantôt à la guerre, tantôt à la maladie.

"Déluge" paru deux ans plus tard, naissant de l’urgence de l’écrivain désormais hors d’âge, pressé par le message d’amour qu’il entendait encore transmettre à un monde dont il n’entrevoyait la sauvegarde que si les hommes s’entendaient à y apporter un peu de bonté, de solidarité et de créativité.

Il y avait chez Henry Bauchau un art très particulier de sonder ces univers intérieurs où l’individu, confronté à lui-même et à son mystère, puise la force d’affronter les autres et son destin avec sérénité et confiance. C’est, selon lui, en s’affranchissant des peurs, des conventions et des contraintes, en refusant d’être captif des murs qui le limitent, que l’homme accède à la liberté à partir de laquelle il peut progresser.

Journaliste à ses débuts, poète en toutes saisons, Henry Bauchau a embrassé tous les genres d’écriture, se lançant véritablement dans la publication en 1958 avec "Géologie", des poèmes aussitôt couronnés par le prix Max-Jacob. "Gengis Khan", une pièce de théâtre montée en 1961 par Ariane Mnouchkine encore à ses débuts, allait sceller une amitié jamais démentie avec celle qui allait bientôt devenir l’animatrice du Théâtre du Soleil. Mais c’est en 1972 seulement que "Le Régiment noir" lui valut un vrai premier succès, étayé par le prix Franz Hellens et le Prix triennal du roman.

"Œdipe sur la route" en 1990, puis "Antigone", prix Rossel et prix des Lycéens en 1997, allaient élargir son audience et confirmer un talent que de nombreuses récompenses littéraires saluaient de leur côté. Il lui faudrait toutefois encore attendre onze ans avant d’atteindre cette célébrité incontestée dont il rêvait depuis toujours et que rallia cette fois le prix Inter décerné par des lecteurs de tous bords.

A travers un "Journal" publié en six volumes correspondant à autant de périodes de sa vie entre les années 1960 et 2005, Henry Bauchau a livré de nombreuses pièces du puzzle qui permettent à la fois d’éclairer son œuvre et de cerner l’homme qu’il fut derrière le personnage connu. Des séquelles que laissèrent en lui l’incendie de la maison maternelle de Louvain au moment de l’invasion allemande de 1914 - "une déchirure originaire" - à son enfance blessée par l’éloignement de sa mère, à l’intransigeance du père et au conformisme général de la famille, il y évoque la douleur d’avoir été mal compris lors de son engagement tant controversé en 1940 et 1943 dans les Volontaires du travail de Wallonie.

Il dit la lumière de la fusion amoureuse qui le lia à Laure, sa seconde épouse. Il racontera par la suite la distance que créera entre eux la maladie de cette femme tant aimée. Il dit les angoisses, les déceptions, les exaltations, la nécessité et la difficulté d’écrire. Il dit les doutes, les ambitions, les soucis d’argent, les fragilités, les tristesses. Il dit de Dieu qu’il appelle et refuse en même temps.

En 2011 seulement, il a fait paraître le premier volet de ce journal rédigé hors chronologie. C’est "L’enfant rieur" où il évoque les années insouciantes d’un enfant qui comprend vite que la vie s’acharne à troubler le bonheur en lui. Dans tout ce qu’il dit - et écrit - apparaissent sa lucidité - sur lui d’abord -, son humanité, sa modestie. Henry Bauchau a longtemps pratiqué la psychanalyse. Tous ses écrits s’en trouvent plus ou moins consciemment imprégnés.

Né à Malines le 22 janvier 1913, il fut non seulement docteur en droit mais licencié en philosophie thomiste. On connaît parfois mal l’homme d’action qu’il fut durant les années d’avant-guerre et de guerre. Son idéal de paix et d’union entre les peuples ainsi que son amitié pour Raymond De Becker - qui fut condamné en 1946 pour faits de collaboration - l’entraînèrent, en effet, à militer en faveur d’une politique de neutralité jusqu’à ce que, comprenant qu’il se fourvoyait, il combattit brillamment au sein de la Résistance. Mais l’incompréhension que suscita chez d’aucuns une action qu’il avait pourtant voulue utile et généreuse allait l’amener à quitter, douloureusement, la Belgique. Il reviendra sur cette période dans "Les années difficiles" de son "Journal" : "Est-ce que je regrette ? J’ai longtemps cru que non, mais est-ce vrai ?" Avec sa femme, Mary Kosireff, dont il eut trois fils, il dirigea alors à Gstaad, en Suisse, l’école internationale Montesano où il enseigna la littérature et l’histoire de l’art. En 1953, il épousa Laure Tirtiaux, aimée depuis longtemps. De ces chemins ombrés, ardus ou exaltants, ont surgi sa vocation tardive d’écrivain et la substance de ses livres.

La cure analytique entreprise en 1947 avec Blanche Reverchon, l’épouse de Pierre Jean Jouve, et poursuivie ultérieurement, l’aida à se défaire de ses anciennes attaches et à se forger le destin que nous lui reconnaissons.

Quand on s’attache au parcours d’Henry Bauchau, on découvre combien ses expériences personnelles, parfois lointaines, jamais oubliées et toujours transposées, ont influencé le cheminement de son inspiration. Sans nostalgie mais avec la mémoire des années traversées, il s’investissait dans ses livres, y donnant à entendre, en une sorte de confidence détournée, ce qu’il avait compris de l’amour, du malheur, du pouvoir, de l’injustice, du mal, de la douleur, de la mort

Il n’était pas, pour autant, passéiste. Sa pensée était moderne. Son regard allait de l’avant. Fatigué par l’âge, il n’en demeurait pas moins présent au temps d’aujourd’hui et à ceux qui le font ou le subissent. N’évitant ni les fureurs du monde ni les abîmes des cauchemars, il sondait, au-delà du silence, les appels du désir et les noirceurs de l’âme humaine. Il en appelait à la rédemption par l’art. Son intuition mystique le portait à l’espérance, malgré ses dénis. Et si ses sujets semblaient parfois complexes - il se reconnaissait "une inspiration délirante" -, son écriture classique et alerte en éclairait souvent les aspérités avec simplicité. Comme tous les êtres à l’intelligence large, il douta de lui jusqu’au bout, n’ayant confiance en son talent qu’épisodiquement et parce que les autres l’y incitaient : " Ma confiance vient des autres ", avouait-il.

Adepte dans sa jeunesse de l’escalade et du ski, il pratiqua plus tard le dessin et s’initia à la sculpture tout en poursuivant son œuvre littéraire. Il vivait simplement, presque ascétiquement, n’ayant plus la force, depuis quelques années, de consacrer que quelques heures par jour à l’écriture. Mais le regard, parfois éteint et rentré en lui, retrouvait son acuité et sa curiosité lorsqu’il se faisait voyant tout à la fois de l’extérieur des choses et de l’intérieur des êtres. Il manquera désormais à la littérature un écrivain de grande exigence et de profonde humanité.

Henry Bauchau a été reçu en 1991 à l’Académie de langue et de littérature françaises de Belgique. Il était le père du comédien Patrick Bauchau qui a épousé Mijanou Bardot, la sœur de Brigitte. Il était l’oncle des écrivains Bernard Tirtiaux et Pierre Emmanuel que nous rejoignons en une pensée émue.