Verre à moitié vide ou verre à moitié plein ? Scéniquement, visuellement, théâtralement, le nouveau "Parsifal" de la Monnaie est plus celui de Romeo Castellucci que celui de Richard Wagner. Débarrassé de toute référence à la mystique chrétienne - exeunt graal, célébration, vendredi-saint, bain de pieds et onctions - ou presque (Kundry façon Saint-Sébastien ? hosties géantes ?) - le spectacle ne raconte pas l’histoire que l’on attend. Raconte-t-il, d’ailleurs ? On est dans un théâtre des situations, des contrastes, des émotions brutes plutôt que dans un théâtre d’acteurs et d’interactions. Mise en images plutôt que mise en scène, le travail de Castellucci prend plus d’une fois la musique comme prétexte, comme moteur, comme vecteur. Mais, à l’une ou l’autre exception près - forcément subjectives - le résultat est fascinant. Car quelles images

L’acte I est, selon Castellucci, celui de la nature. Une immense forêt envahit la scène du sol aux cintres (les panneaux de sur-titrage ont, fort opportunément, été relégués de part et d’autre de la fosse). Une forêt sortie de "Hansel et Gretel", qui bouge, vit, avale et digère les personnages. Les Chevaliers du Graal sont des soldats camouflés. Gurnemanz, Kundry, Parsifal, Amfortas : hormis trois ouvriers forestier égarés, seuls les principaux protagonistes apparaissent ça et là dans des faisceaux de lumière.

Pour le metteur en scène italien, l’acte II est celui de la culture. Les noms des poisons de Klingsor sont projetés sur un tulle qui ne se lèvera qu’à l’extrême fin de l’acte, son jardin fleuri n’est qu’une immense chambre aux murs blancs, et c’est en chef d’orchestre/boucher que le magicien est présenté. Il ne dirige pas les filles-fleurs - cachées dans l’obscurité de part et d’autre de la fosse - mais lie et suspend des Marylin à perruques pendant que d’autres se contorsionnent ou présentent leur moi le plus profond ; frisant le comique involontaire, le ballet bondage qui suit tient plus de la séance d’aérobic que des séductions vénéneuses. Eternel écueil des metteurs en scène débutant à l’opéra qui, mal à l’aise dans la gestion des chœurs, les placent hors scène mais se sentent finalement obligés de les remplacer par autre chose ?

La femme absolue, c’est Kundry, Eve en tenue de soirée, serpent au bras (un superbe python albinos qui est, si l’on ose écrire, le fil rouge de la soirée), robe longue et blanche au deuxième acte mais fille de ferme et bottes en caoutchouc au troisième. Un acte dépouillé de tout décor, mais fort de près de deux cents figurants dont la marche inexorable est sans nul doute un des moments forts de la soirée (et le sera plus encore si l’on peut supprimer l’irritant cricri du tapis roulant).

Tout en respectant les silences là où il y a lieu, Hartmut Haenchen opte pour des tempi rapides : 3h40 à peine au total, comme Boulez à Bayreuth, soit une heure de moins que Gatti qui y tient l’affiche aujourd’hui ! Faut-il y voir l’origine d’un certain manque d’intériorité au premier acte ? Reste une incontestable force dramatique au deuxième, tandis que le troisième trouve une sorte de moyen terme parfait.

Cordes splendides, vents parfois plus désordonnés, chœurs puissants mais perfectibles encore dans leur cohésion. Orchestre et chœurs de la Monnaie sont ou seront à la hauteur du projet, entourant une distribution superbe : Andrew Richards, Parsifal à la fois séduisant et vaillant, chant aisé et bien projeté, Anna Larsson, Kundry d’une égale netteté dans tous les registres du rôle, Thomas Johannes Mayer, somptueux Amfortas ou, un cran en dessous mais à un beau niveau malgré tout, Tomas Tomasson en Klingsor (nonobstant un look qui inspire peu la fascination) et Jan Hendrik Rootering, Gurnemanz solide nonobstant ça et là quelques signes d’une compréhensible fatigue.

Bruxelles, la Monnaie, jusqu’au 20 février; www.lamonnaie.be