détermination Correspondant au Danemark

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our la première fois de son histoire, le Groenland, province autonome du Danemark, est dirigée par une femme, Aleqa Hammond, 47 ans, déterminée à rendre cette terre Inuit suffisamment solide, économiquement, pour assurer son indépendance totale de Copenhague. Sortie grand vainqueur, à la tête de son parti Siumut (centre-gauche) aux élections du 12 mars, cette femme à poigne, fille de chasseurs du nord-ouest de l’île, ne voit qu’une seule issue pour y parvenir : "Tirer le plus grand bénéfice possible des ressources minérales du Groenland" pour asseoir son autonomie économique et voler de ses propres ailes.

Et la plus grande île du monde (qui représente en superficie la moitié de l’Union européenne), recouverte à plus de 90 % de glaces et peuplée de 57 000 habitants seulement, renfermerait des richesses énormes encore inexploitées ou peu comme le pétrole, le gaz, le zinc, le cuivre, l’or, le diamant et les terres rares.

Fin de la "tolérance zéro" pour l’extraction

Sitôt élue, Mme Hammond veut aller vite. Elle n’hésite pas à faire table rase de la politique "peu ambitieuse" de son prédécesseur, Kuupi k Kleist (extrême gauche), en décidant de supprimer le principe de la "tolérance zéro" pour l’extraction de l’uranium, et de demander des royalties aux compagnies minières dès le premier jour de production et non d’attendre qu’elles dégagent des profits.

"Il est naturel que le peuple groenlandais ait sa part du gâteau, qu’on ne soit pas dépouillés de nos richesses", martèle-t-elle, et il est "tout aussi naturel qu’on pose des exigences aux compagnies. Elles le font bien", défendant son projet de taxation controversé qui pourrait faire fuir les investisseurs.

Mais "nous n’allons pas ouvrir des mines d’uranium", assure-t-elle à "La Libre", tentant d’apaiser les inquiétudes des politiques de droite et de gauche à Copenhague, craignant un commerce incontrôlé de ce minerai essentiel à la production nucléaire tant civile que militaire, et qui pourrait tomber dans de "mauvaises mains".

"Mais l’uranium se trouve naturellement", dit-elle, "dans les couches de minéraux que nous voulons exploiter comme les terres rares afin d’assurer le développement de notre économie", basée essentiellement sur la pêche et les subsides de Copenhague, de quelque 3,4 milliards de couronnes (450 millions d’euros) par an, soit environ 40 % de son Produit intérieur brut (PIB).

Certes le Groenland a obtenu du Danemark la main mise sur ses propres ressources naturelles dans le cadre de son autonomie élargie en 2009. Mais l’exploitation de l’uranium pose problème. "L’uranium est sans conteste une affaire qui relève du Danemark car ce minerai, en raison de sa nature, est une question de politique étrangère et de sécurité qui est du ressort de Copenhague et doit être décidée par le Parlement danois", pour le chef de l’Académie de défense, Nils Wang. Mais le Premier ministre danois, Mme Helle Thorning-Schmidt, "n’est pas en principe contre la levée de la tolérance zéro vis-à-vis de l’uranium car c’est une décision qui regarde le Groenland".

Mais l’extraction de l’uranium (le Groenland renfermerait le cinquième des réserves mondiales) est "nécessaire pour pouvoir exploiter les terres rares, qui couvriraient 25 % des besoins mondiaux brisant le quasi monopole de la Chine dans ce domaine, selon le chef du gouvernement groenlandais. Toutefois, il n’y aura pas d’exploitation illimitée de l’uranium, et nous fixerons des seuils maximums par tonne de minerai, calqués sur les normes européennes", assure-t-elle, et son éventuelle exportation sera "conforme aux conventions internationales".

La dirigeante de Nuuk met des garde-fous à l’aventure minière qui "devra respecter l’environnement, sans être nuisible à la santé de la population ni nuire à ses activités de chasse et de pêche".

Un milieu arctique fragile

Prudente, craignant une catastrophe dans le milieu arctique fragile, Mme Hammond, à l’écoute des préoccupations des habitants, de Greenpeace, de l’ONU et de l’UE, a décidé que son gouvernement ne délivrera pas de nouvelles licences d’exploration pétrolière à l’est du Groenland riche en hydrocarbures, selon les estimations. "Nous ne disons pas totalement stop, mais nous devons être bien préparés pour parer à toute éventualité, et nous ne le sommes pas à l’heure actuelle", concède-t-elle. "Etre bien préparés", cette phrase revient comme un leitmotiv dans le discours du chef de gouvernement. "Nous voulons être bien préparés pour accéder à l’indépendance", exhortant ses concitoyens à "courir plus vite, à s’éduquer pour être fin prêts au grand jour, qui viendra. C’est pourquoi nous voulons aussi renforcer nos rapports avec l’UE, qui nous aide beaucoup, entre autres dans le domaine de l’éducation dont nous avons grand besoin pour notre développement."

Mais "l’Union européenne doit se montrer plus efficace et pragmatique dans sa relation avec le Groenland, devant la concurrence de pays comme la Chine ou la Corée du Sud "attirées par ce nouvel Eldorado", selon Damien Degeorges, fondateur de l’Arctic Policy and Economic Forum. Devant l’intérêt suscité par son territoire, le Groenland souhaite diversifier tout naturellement ses partenariats, entre Amérique, Europe et Asie-Pacifique. "L’UE reste cependant un partenaire incontournable pour le Groenland, qui bénéficie du statut de Pays et Territoire d’Outre Mer", selon ce chercheur.