Mais la rigueur, la sincérité, le respect de la vérité que j'ai toujours recherchés dans mon travail me permettent de dire aujourd'hui ce que je pense. Au soir de ma vie, j'y vois une obligation´.

Christian de Duve ne cesse cependant de louer la pleine liberté de recherche qu'il a connue au sein de l'UCL. `L'université a toujours, dit-il, été très libérale´.

Le prix Nobel refuse de se dire agnostique (`c'est fuir´), ou `athée´. Dans un magnifique chapitre final, il parle de `l'ultime réalité´. A côté de la science dit-il, `j'ai aussi vibré dans d'autres registres, en résonance avec des poètes, des écrivains, des artistes et des musiciens qui m'ont ému par leurs oeuvres et leurs interprétations. Exceptionnellement, je me suis senti proche de quelque chose d'ineffable, totalement mystérieux mais réel, du moins pour moi, une entité qu'à défaut d'un meilleur terme, j'appelle l'ultime réalité´.

`Je ne suis qu'un homme, ajoute-t-il. Avec le cerveau limité que nous avons. Peut-être ceux qui nous succéderont et qui nous verront comme nous voyons les chimpanzés, comprendront-ils davantage cette ultime réalité?´.

Christian de Duve est aussi quelque peu irrité à l'égard de certains écologistes qui voudraient `déifier´ la nature, et qui veulent la préserver telle quelle. La nature, dit-il, n'est pas bonne en soi, `elle a autant de sollicitude pour le scorpion que pour le poète´. Elle a créé le sida. `Toutes nos civilisations sont extrêmement anthropocentriques voire anthropomorphiques quand elles parlent de Dieu. Elles partent de cette idée biblique que tout aurait été fait pour arriver à l'homme, aboutissement ultime. Mais tout indique le contraire, comme je l'ai dit, nous ne sommes qu'une étape. De plus, on montre maintenant qu'entre certains grands singes et nous, la frontière n'est pas étanche. L'évolution a été lente, très lente. Regardez dans un musée d'anthropologie, les collections de silex taillés, de la préhistoire. Il a fallu plus de deux millions d'années -2000 millénaires!- pour que leurs formes s'affinent progressivement, en même temps sans doute que se développait le cerveau des préhumains qui les façonnaient, avant que tout ne s'accélère dramatiquement avec l'apparition du langage´.

Mais que pense-t-il des grands problèmes éthiques posés aujourd'hui: le clonage, les OGM, les manipulations génétiques?

`Il est bien entendu indispensable à chaque époque de s'entourer de toutes les précautions et d'édicter des règles éthiques. Mais celles-ci peuvent évoluer. Tout coule, disait déjà Héraclite. Aujourd'hui nous sommes devant des problèmes éthiques impensables quand j'étais enfant. Il est impossible, vain et dangereux de vouloir empêcher les progrès de la connaissance. Je ne pourrais jamais admettre que mieux se connaître, mieux connaître le monde puisse être mauvais. Je ne pourrais jamais admettre que le mythe soit meilleur que la connaissance. Je ne vois pas comment on pourrait interdire la recherche de la vérité. Même si celle-ci peut conduire à de résultats très dérangeants, voire bouleversants´.

Tout ce qui concerne les applications de la recherche scientifique (clonage, OGM, etc.) peut ou doit être régulé reconnaît bien entendu Christian de Duve. Et même s'il n'est pas toujours d'accord avec les choix faits (`Je ne suis pas d'accord avec le saccage des champs de colza génétiquement modifié´), `c'est la démocratie´.

`La science pose des questions morales, légales, politiques et sociales qui doivent être traitées démocratiquement. Mais je pense qu'à l'avenir on interviendra beaucoup plus sur la vie elle-même. Quand j'étais étudiant, on considérait, même à l'ULB que l'avortement était un crime horrible. Les mentalités évoluent. Dans cent ans, on réagira très différemment d'aujourd'hui´.

Christian de Duve ne récuse a priori ni le clonage, ni les manipulations du génome humain qui peuvent conduire à l'horreur (l'eugénisme par exemple) comme à des progrès. `En dernière analyse, dit-il j'estime que c'est notre devoir d'assister l'évolution biologique avec sagesse et prudence. Si la vie est un processus continu, il y a aujourd'hui une discontinuité puisqu'il y a des êtres qui peuvent agir sur la vie et peuvent en être responsables. Nous sommes les produits de la sélection naturelle, mais nous pouvons et nous devons agir pour assurer notre avenir. Si l'humanité est intelligente, elle a le devoir d'utiliser son intelligence pour construire son avenir.´

`Protéger le génome humain, écrit-il, ne signifie pas seulement tenter de préserver ce qui est. C'est aussi confier l'avenir au seul hasard. Il est difficile d'approuver un tel abandon de responsabilité s'il n'est pas inévitable, à moins d'adhérer à une sorte de mystique qui déifie la nature et fait plus confiance au hasard qu'à la raison´.

Ilya Prigogine, autre célèbre prix Nobel belge explique aussi au soir de sa vie, que nous sommes `à un point de bifurcation de l'humanité. Nous avons la liberté et la responsabilité de choisir le chemin qu'elle prendra par la suite´. Rien n'est fixé par un Dieu ou par une nature déifiée, le hasard peut être partiellement maîtrisé, il n'y a pas ni finalité, ni fatalité. `Nous devons prendre notre avenir en mains, conclut le professeur de Duve, nous en sommes responsables´.

Christian de Duve, `A l'écoute du vivant´, Editions Odile Jacob, 362 pages. Environ 25,90 euros.

© La Libre Belgique 2002