Via Tuscolana, bruyante artère de la périphérie. Malgré la chaleur étouffante, il n’y a pas que des touristes qui sont de sortie. Chaises, tables de jardin et tentes dépliées, des Romains, des ouvriers campent. Une banderole ornant le portique des studios donne le ton : "Cinecittà okkupata".

Depuis le 4 juillet, une grande majorité des 220 employés des studios font grève. Au cœur de leur occupation, de leurs préoccupations, l’emploi bien sûr, mais aussi la pérennité de ces lieux et du savoir-faire qui ont fait l’histoire du cinéma italien.

Le plan de la discorde annonce des investissements pour la construction d’un hôtel de luxe, d’un centre de fit-ness, de deux piscines pour les équipes de tournage ; mais également une restructuration des différentes activités, en éclatant les métiers des studios en divers points de la capitale, avec une utilisation accrue de la sous-traitance. Le tout, forcément, pour le bien de Cinecittà, pour "regarder vers le futur avec une organisation appropriée pour affronter de nouveaux défis", comme l’explique le communiqué de Cinecittà Studios, la direction ayant décliné nos demandes d’interview.

Ce projet, les syndicats, en chœur, ne le gobent pas. Pire, ils y verraient presque du sabotage pour ne faire que du "divertissement". D’après Umberto Caretti du syndicat CGIL, "C’est en amont qu’il y a un problème : le plan tarifaire n’est pas concurrentiel. C’est trop cher de tourner à Cinecittà. D’après nous, le projet "prévoyait" la fuite des productions cinématographiques à cause de tarifs élevés. Ce faisant, on a créé un alibi pour dire qu’à Cinecittà, personne ne vient y travailler et donc qu’il faut changer sa mission". Et de pointer du doigt les cinéastes du cru ou la télévision publique qui délocalisent leurs tournages pour faire "des paysages toscans en Argentine ou reconstruire Rome à Belgrade".

En 20 ans de maison, Alessandro Cresi a vu la privatisation progressive des studios. Les murs et ses métiers ont d’abord été loués par l’Etat à un groupe privé, puis les petites mains lui ont été vendues.

Ce technicien a vu la diversification. "On ne peut pas survivre seulement avec le cinéma. On s’est adapté au marché. On nous a commandé des parcs à thème. On a décoré des magasins de jouets. On fait de la télé, des spectacles, des événements "

De son magasin où il loue éclairages, caméras, etc. aux équipes de production, il n’a pas vu beaucoup d’investissements. "Mon matériel a en moyenne 15 ans. Et, malgré toute notre bonne volonté à essayer de le faire fonctionner, eh bien, il a quand même pas mal d’heures de vol. Par exemple pour le cinéma, il y a la fièvre du numérique. Mais nous, on n’a pas de caméra numérique, on n’a que des pellicules. On n’arrive pas à satisfaire le client, sinon en louant à d’autres ce qu’on vient nous louer. C’est ici qu’il faut investir. Et là, le management nous dit qu’il y a une crise mondiale et qu’ils ont un plan merveilleux, qu’ils ne vont licencier personne, mais nous confier tous à d’autres sociétés. Et, pour relancer les studios, allons construire un hôtel, un centre de fitness A nous, ça nous semble illogique. Ils nous disent que ce ne sera pas pour les acteurs mais pour les techniciens. Je ne pense quand même pas que le directeur photo de Woody Allen va venir dormir en banlieue plutôt que dans le centre de Rome". L’incompréhension est bel et bien totale chez les ouvriers qui se croisent les bras devant Cinecittà.

Le dialogue est à son point mort avec la direction. D’autant plus après une conférence de presse agitée le mois dernier où le président de Cinecittà Studios, Luigi Abete, avait déclaré que si les travailleurs continuaient à occuper les studios, l’entreprise allait réfléchir à d’évent uels licenciements. Et d’ajouter : "Ou nous restons en phase avec le monde extérieur, ou nous restons immobiles pendant que tout change dehors et nous risquons vraiment de fermer".

A la fin du mois, une médiation, sous l’égide du préfet de Rome, tentera malgré tout de mettre autour de la table les différents intervenants pour qui modernité, patrimoine et attractivité n’ont pas la même signification.