La finitude et l’origine étaient le propos de leurs deux premiers spectacles en commun. Bernard Van Eeghem, artiste performeur, et Catherine Graindorge, comédienne et violoniste, qui s’étaient rencontrés en 1999 lors du festival October/Oktobre organisé par Dito’Dito, ont inventé ensemble une forme scénique neuve, singulière, intime, généreuse, avec "Nil nisi bene" (2003, Balsamine) puis "Rari nantes" (2006-2007, Tanneurs et Beursschouwburg). La mémoire, le temps, les traces habitaient ce diptyque. De même qu’une façon de faire du théâtre en menant l’enquête.

C’est à nouveau le cas dans ce troisième projet, "Kayak", pour lequel les complices sont rejoints par l’actrice et performeuse allemande Katja Dreyer. Conception, écriture et jeu en trio pour cette production de Devriendt vzw. Qui s’ouvre, son et image, sur les pleurs d’un nouveau né. Un petit chorus a capella plus tard (l’entame émouvante du toujours efficace "Road to Nowhere" de Talking Heads), et les voilà lancés dans une litanie : la chute, expressions, traductions et dérivés. Jusqu’à "Tombe la neige" s’il le faut.

Une simple table de tapissier et trois chaises trônent devant un écran incertain, flou, froissé, plastifié. En vidéo, un petit garçon dit au revoir à son père, qui à bord d’une frêle embarcation s’engage sur les flots. Cet homme, c’est Andrew MacAuley, aventurier australien né en 1968, dont Catherine Graindorge découvrit l’histoire un soir dans une chambre d’hôtel, à la faveur d’un documentaire télévisé. En décembre 2006, il décide de parcourir, en kayak, les 1 600 kilomètres qui séparent l’Australie de la Nouvelle-Zélande : trente jours, seul, sur la très périlleuse mer de Tasmanie. "Qu’est-ce qui pousse un homme à se mettre dans une situation aussi extrême ?"

La question traverse le spectacle entier, fil rouge auquel s’accrochent aussi d’autres exemples, d’autres personnalités. Le funambule français Philippe Petit qui, à plus de 400 mètres du sol, fit en 1974 plusieurs fois l’aller-retour entre les Twin Towers. L’artiste performeur hollandais Bas Jan Ader dont l’œuvre, qu’il filme ou photographie, s’articule autour de la chute - d’un toit, d’une branche d’arbre à laquelle il se suspend, à vélo dans le canal d’Amsterdam

Soudain munis de fausses barbes et faisant naître un nuage à grand renfort de cigares, les compères écoutent en silence les questions que débite un petit dictaphone sur le monde, son origine, sur ce qu’on a déjà fait d’incroyable ou de très courageux.

A celle des figures connues, Catherine Graindorge, Bernard Van Eeghem et Katja Dreyer ajoutent leur expérience, petite ou grande, de la chute, de l’échec ( "to fall ", "to fail" ), du point d’extase, d’angoisse, d’élévation, quelque part sur le chemin de l’absolu, où le canal gelé reliant Bruges à Sluis tiendrait lieu de quarantième rugissants. Une heure brève - ou toute une vie - à côtoyer l’abîme, voilà la proposition de "Kayak", qui avec humour interroge nos profondeurs, nos peurs et nos élans.

Bruxelles, Théâtre les Tanneurs, jusqu’au 18 février à 20h30. Durée : 50 minutes. De 5 à 10 €. Infos & rés. : 02.512.17.84, www.lestanneurs.be