Entretien à Paris

Auteure relativement confidentielle de ce côté-ci du Channel, la Britannique Posy Simmonds a acquis une certaine notoriété lorsque Stephen Frears porta à l’écran son roman graphique "Tamara Drewe" en 2010. En Grande-Bretagne, cette illustratrice de presse de 67 printemps (que cette élégante discrète ne fait pas) a un large cercle d’aficionados depuis belle lurette. Primée "Cartoonist of the Year" en 1980 et 1981, elle a été nommée Membre de l’Ordre de l’Empire britannique (MBE) en 2002 pour services rendus à l’industrie de la presse - grâce au succès de ses séries. Elle est aussi membre depuis 2004 de la Royal Society of Literature, l’équivalent britannique de l’Académie française.

Après un petit livre pour enfants "The Posy Simmonds’ Bear Book", publié en 1969 à seulement 5 000 exemplaires, elle a entamé une carrière fructueuse dans la presse. D’abord pour "The Sun" - qui n’était pas encore le tabloïd populaire de l’empire Murdoch - puis, surtout, pour "The Guardian", auquel elle est fidèle depuis très exactement quarante ans. C’est dans les pages de celui-ci qu’elle a lancé en 1977 sa première bande dessinée, "The Silent Three of St Botolph’s", chronique urbaine d’une famille, les Weber, des "liberals" - ou intellos de gauche -, cœur de cible du quotidien, dont elle se moqua gentiment des mœurs et contradictions tout au long des années 80.

Elle a parallèlement publié de nombreux livres pour enfants. Jusqu’à ce qu’en 1997, le "Guardian" lui propose de créer un feuilleton dessiné en cent épisodes. Se souvenant de son prof de littérature de français qui lui fit découvrir Flaubert à 15 ans, elle se lance dans une adaptation très libre et contemporaine de "Madame Bovary", portrait d’une jeune Anglaise insatisfaite de la vie rurale qu’elle mène avec son second mari en Normandie. "J’ai eu l’idée de prendre le roman de Flaubert lors d’un voyage en Italie, se souvient-elle, dans un français parfait. J’ai vu une jeune femme qui m’a fait penser à Emma Bovary. C’était à une terrasse de café, à Pise. Elle était entourée de sacs de magasins chics et était avec un homme que je soupçonne avoir été son amant. Il s’appelait Ricardo. Elle était très belle, mais il la traitait très mal. J’ai tout de suite pensé à Madame Bovary."

Chose étonnante pour une Britannique qui a grandi dans les années 50 dans la campagne du Berkshire, Posy Simmonds avait une solide culture des comic books américains. "Dans notre village, Cookham Dean, il y avait beaucoup de soldats américains qui étaient cantonnés. Ils se fournissaient au dépôt américain, où leurs enfants trouvaient du Coca-Cola, les chocolats Hershey et des comics. Quand ils avaient fini de les lire, ils me les donnaient. J’ai découvert Superman, Spider-Man, mais aussi des comics d’horreur. Ma madeleine de Proust à moi, c’est l’odeur de l’encre de ces comics !"

Pour "Gemma Bovary", elle travailla sur un format inhabituel en bande dessinée, une large bande verticale. "Le rédacteur en chef m’a offert comme espace trois colonnes sur la hauteur de la page. C’était a priori difficile mais j’ai découvert que cet espace offrait de nombreuses possibilités, qu’il y avait une flexibilité pour la narration." La dessinatrice livra un objet hybride, entre bande dessinée et roman. "Il y a deux raisons. La première, c’est que Joubert, le narrateur, a une ambition littéraire. Il était important d’avoir son style d’écrivain. Ensuite, il y avait la gestion de l’espace. Le texte me permettait d’en dire plus qu’avec seulement une narration dessinée. Avec le temps, je me suis aperçu que l’image était parfaite pour décrire les personnages, suggérer les ellipses, mettre en valeur des dialogues particulièrement cruciaux et pour les silences évocateurs." Le succès fut considérable auprès des lecteurs du "Guardian", l’auteur profitant de l’interaction qu’offrait la publication de son histoire à un rythme hebdomadaire. "Certains me suppliaient de ne pas tuer Gemma - alors que son destin est précisé dès le début de l’histoire. Ce fut une expérience exténuante. Je n’avais au début que quatre épisodes d’avance. J’ai dessiné non-stop de mai à août. Je n’avais que quelques notes de départ pour me guider. Mais j’ai changé tout de même la fin. J’avais imaginé d’abord qu’elle se suicidait. Mais le personnage m’a résisté. Elle ne voulait pas se donner la mort ! Ce n’était pas dans son tempérament. J’ai dû imaginer une autre mort."

Le livre fut traduit en français en 2000, avant d’être réédité cet automne. Entre-temps, Posy Simmonds est revenue au roman graphique avec "Tamara Drewe", inspiré, lui, d’un roman de mœurs de l’écrivain anglais Thomas Hardy. "C’est mon éditeur qui m’a suggéré de cacher un autre roman dans l’histoire. J’ai d’abord pensé à l’idée de la maison de retraite pour écrivains dans la campagne. De fil en aiguille, m’est venue à l’esprit la citation du poème Grace Ellegy, "loin de la foule déchaînée", que Thomas Hardy a emprunté pour son roman "Far From The Madding Crowd". Je retrouvais un triangle masculin comme dans Gemma Bovary. Hardy est un auteur du XIXe siècle, mais très moderne, comme Flaubert. Ils s’intéressaient tous deux aux gens ordinaires." Elle aussi : ses deux livres de Simmonds sont nourris d’un sens aigu de l’observation. "C’est quelque chose qui m’a toujours intéressée. Quand j’étais petite, il y avait beaucoup d’adultes qui passaient par la maison de mes parents. Je me cachais sous la table pour dessiner et j’entendais les conversations des adultes. A l’époque de "Tamara Drewe", j’observais à l’arrêt du bus les collégiennes, qui se racontaient leurs frasques de la veille, leurs amourettes ou les cuites qu’elles avaient prises. Elles m’ont inspiré les deux ados qui forment le cœur de l’histoire."

A l’âge de prendre sa retraite, comme tous les illustrateurs compulsifs, elle n’y pense pas. "Je dessine tous les jours. Je dessine même sur les murs à la maison - pour le malheur de mon mari (le designer graphique Richard Hollis, NdlR). C’est comme faire ses gammes au piano." Pour mieux nous bercer par une musique qui n’appartient qu’à elle.

Gemma Bovary, Posy Simmonds, Denoël Graphic, 106 pp. n&b, 19,90€

Rétrospective Posy Simmonds au Centre belge de la bande dessinée, jusqu’au 25/11. www.cbbd.be