Entretien

Psychologue, thérapeute systémicien et assistant à l’Université Libre de Bruxelles, Jean Van Hemelrijck inaugure le cycle des rencontres qui seront proposées par l’association Parents-Thèses avec une conférence intitulée "Un père, pourquoi ?".

"L’évolution du contexte sociologique a entraîné des changements dans l’organisation des familles. Les rôles de mère et de père en sont grandement bouleversés, au point que l’on peut dire que c’est la fin d’un monde ! Le père n’est plus le gardien de la loi, en retrait par rapport au quotidien des enfants, explique-t-il. Mais si c’est la fin d’un monde, ce n’est pas la fin du monde. Le père et la mère doivent faire preuve de créativité pour inventer de nouveaux modèles de parentalité. Cependant, au risque de décevoir les études de genre qui ont tendance à banaliser voire à interdire la différence des sexes, le père reste ‘l’étranger de la fabrique des bébés ’. Cette position est la base de la parentalité, celle qui lui fera chercher sa place, questionner son rôle, douter de sa fonction . N’est-ce pas cela un père, celui qui cherche sans trouver, celui qui doute et qui permet par cette interrogation à l’enfant d’affronter les grandes incertitudes du monde ?".

Votre conférence s’intitule : “Un père, pourquoi ?”. Quelle différence avec : “Un père : pour quoi ?”?

Le danger majeur est de répondre à cette question. Il n’y a pas de réponse univoque, claire et simple. Une alternative se pose : soit le père est inutile et c’est en cela qu’il est nécessaire, soit qu’il soit non nécessaire et c’est cela qui le rend incontournable. Il ne s’agit pas de rhétorique ou d’une volonté de se moquer mais bien de montrer qu’un père, a contrario d’une mère, cherche désespérément sa place

Qu’est-ce qui a fait que cette place a changé ?

Divers éléments peuvent expliquer ce changement. Parmi eux, la contraception, les bouleversements dans le monde du travail, la nature du temps qui passe, les avancées technologiques ont considérablement transformé l’intime familial et l’organisation familiale.

Quelle est à présent la place du père ?

L’idée que le père trouve plus difficilement sa place, ou celle qu’il n’a plus les mêmes repères qu’avant sont des idées que l’on aime à proposer. Cependant, force est de constater que la situation est plus complexe. La paternité n’est pas un état, mais un processus. On n’est pas père de la même façon tout au long de sa vie, on n’est pas père de la même façon si l’on a un enfant ou si l’on en a plusieurs, si l’on a une famille de filles ou de garçons, si l’on doit jouer le rôle de beau-père dans le cadre d’une famille recomposée Le rôle de père est en changement constant au cours de la vie et a toujours été une question abyssale.

“Le père n’est plus le gardien de la loi”, dites-vous. C’est-à-dire ?

Si le père n’est plus le gardien de la loi, cela veut dire que la nature des liens internes et intimes de la famille a bougé. Il n’est plus question d’une position dissymétrique homme-femme. Les droits homme-femme sont officiellement égalitaires. On sait que la réalité est plus difficile mais chaque jour le travail des hommes va vers une plus grande égalité homme-femme. La notion de loi est dès lors portée par les deux parents. Lorsque vous posez la question d’une définition du rôle du père par rapport à celui de la mère, vous proposez une lecture linéaire d’un processus circulaire. La mère se définit par rapport au père qui lui-même se définit par rapport à la mère et réciproquement et sans fin.

Cette lecture linéaire de ce processus circulaire est celle du plus grand nombre. Le message à faire passer serait-il peut-être d’arrêter de vouloir comparer la mère au père. Même si la loi semble être portée aujourd’hui par les deux parents, il y aura toujours une différence entre un père et une mère. Que pensez-vous dès lors de ces pères qui essaient de devenir des mères de second rôle ?

La différence de sexe est une chose cruciale et il est important de ne pas la négliger. Or cette différence est de nos jours banalisée, oubliée ou gommée et a pour effet de proposer une sorte de ressemblance "homme-femme" "père-mère" où l’une peut prendre la place de l’autre et réciproquement. Cela me semble une absurdité que d’oublier que la famille est construite sur la différence. Cette question de la différence est au centre d’un vaste débat qui anime la France autour du mariage pour tous. La différence ne veut absolument pas dire que le couple homosexuel est impossible mais qu’il faut arrêter de croire que l’on peut être une mère de deuxième ordre ou un père de deuxième ordre. La pire chose qui puisse arriver à un enfant c’est qu’on lui demande de reconnaître comme vraie une situation fausse. Ainsi les familles recomposées qui font semblant de ne pas en être une.

Un enfant peut-il se construire en l’absence du père ? Et comment ?

Bien sûr qu’un enfant peut grandir sans père, c’est plus compliqué mais cela se fait avec créativité et énergie. L’absence du père est par ailleurs le cas de tous. D’une certaine façon, nous avons tous dû nous construire en l’absence de l’autre.