Par

Etre écrivain aujourd’hui ? Impossible d’en donner une définition qui ait une portée générale. À n’en considérer qu’un ou deux aspects, elle est susceptible de varier selon que l’on s’appelle Elfriede Jelinek ou Guillaume Musso, sans parler de l’immense majorité qui continue à avoir besoin d’un autre métier ou d’un conjoint solidaire tout en frôlant à chaque livre la disparition. Mais tous, adulés ou obscurs, ne parviendraient pas aux lecteurs sans les suppléments littéraires des journaux. Que l’on fête les dix ans de celui-ci, judicieusement intitulé "Lire", est donc encourageant. Que l’on nous donne, à cette occasion, la parole, est un hommage de plus à la littérature.

À la question posée, j’ai répondu diversement à chaque étape de ma vie. Ma première réponse, je l’ai, un jour morose, calligraphiée avec mon sang sur une page blanche : "Solitude, veilleur en lisière de combat, sans armes, sans victoire". C’était il y a longtemps et j’aurais pu remplacer "Solitude" par "Ecriture" et le sang par de l’encre.

Quelques années plus tard, je notais : "Il faut écrire comme on plante sa lame dans un corps détesté, avec une détermination telle que le sang nous épargne". Phrase qui m’était venue en observant, au Musée Grévin, Charlotte Corday assassiner Marat dans sa baignoire. Curieusement, pas la moindre éclaboussure de sang ne tachait sa robe blanche, ni ses mains, ni même le couteau. À l’époque cela m’avait fait comprendre quelque chose d’important quant au "geste d’écrire", comme on dit.

Il y a quelques mois, en cherchant le dénouement de mon septième roman, je me suis souvenue d’un été de mon enfance, quand mon cousin préféré et moi passions notre temps à nous battre des heures durant à l’épée. Comme nous étions de force égale, il n’y avait ni gagnant ni perdant et, les épées étant de bois, pas davantage de sang. Ce souvenir m’a fourni une nouvelle définition de l’acte d’écrire. Le lecteur intéressé la trouvera à la page 198 du roman en question, évoqué dernièrement dans ce journal (que "Lire" en soit ici remercié).

Qu’est-ce qu’être écrivain aujourd’hui ? C’est, entre autres, inventer sa propre vie. Nul ne saura donc ce qui est vrai ou faux dans ma biographie et si j’ai vraiment été assez sotte pour tracer un jour quelques mots avec mon propre sang. Mais toutes mes définitions, je vous l’assure, sont vraies.