scènes Rencontre

Andréa Bardos, comédienne et metteure en scène, membre en Belgique du groupe Leporello et travaillant occasionnellement en Hongrie, eut vent par une de ses collègues actrices de la Cie Béla Pinter de nouvelles de Szilàrd Podmaniczky. "Par hasard, je me suis trouvée à la Foire aux livres de Budapest, où il était en dédicace. Je l’ai abordé, lui ai demandé s’il était possible de traduire ses nouvelles en français afin de les monter en Belgique. Il a très vite dit oui. De retour à Bruxelles j’en ai parlé à Pierre [Sartenaer, comédien, cofondateur du collectif Transquinquennal], qui a dit oui. Et ensuite le Marni a dit oui", sourit la jeune femme. Qui en conséquence a entrepris la traduction, signant celle de 12 des 75 nouvelles du recueil "Territoire gardé par un chien crevé".

Le spectacle à naître en a conservé le titre. Plus absurde qu’effrayant, selon les porteurs du projet, qui le tiennent pour un indice de l’humour - forcément mais pas seulement noir - de Podmaniczky.

"Territoire gardé par un chien crevé" avait d’abord intitulé une soirée composite, il y a trois ans à la Bellone, où le tandem Bardos-Sartenaer se partageait quelques-uns des personnages de ces nouvelles.

Entre-temps le projet a mûri tout en s’élargissant, se précisant. Des douze nouvelles traduites, sept ont été finalement retenues, une par acteur, par affinité. Chacune est comme une confession, un monologue intérieur. Pierre Sartenaer a réalisé le découpage dramaturgique - un montage encore sujet à modifications, à plus de dix jours de la première - de ces sept récits qui du coup s’entrelacent.

L’incongru posant question

"Ces personnages parlent de moments très précis de leur vie, et racontent le surgissement d’un élément incongru qui, alors qu’ils ne sont pas enclins à se poser des questions, les force à la faire. Ils en sont les premiers étonnés. Les réflexions leur tombent sur le coin de la figure ; ils essaient d’en faire quelque chose - de tout aussi maladroit que le reste. En somme pas mieux que n’importe qui", développe Pierre Sartenaer. Outre les thèmes récurrents de ces nouvelles - résumés en chœur par nos deux interlocuteurs : "la bouffe, la boisson, le sexe, le relationnel et ses complications, les frustrations à tous les niveaux" -, ce qui traverse ce "Territoire" "n’a rien d’une révolution de palais. Ce ne sont pas des gens qui ont la volonté d’agir sur le monde ; mais le monde finit par les étonner, au point de soulever en eux des interrogations existentielles, identitaires. L’auteur s’en amuse, avec bienveillance et une forte dose d’humour. Il utilise aussi des formules qui sont comme des éclairs absurdes."

"Ce qui les caractérise tous, ajoute Andréa Bardos, c’est une grande solitude. Ils semblent ne pas avoir beaucoup parlé dans leur vie. Mais ce n’est pas un sujet en soi, c’est leur norme..." Ces histoires et événements parfois microscopiques sont liés, par quelques signes, à la Hongrie, sans que ce contexte les affecte ou pèse particulièrement sur la narration. Podmaniczky écrit de là où il est, avec un regard moins politiquement critique que d’anthropologue, de sociologue, note Andréa Bardos.

Plus que d’éventuelles "petites gens" ("ce n’est pas le propos, c’est même une questions que je voudrais évacuer"), "ce qui me touche ici, souligne Pierre Sartenaer, c’est la formidable incompétence des gens à s’interroger, à trouver des solutions pour leur propre vie - quelle que soit leur catégorie sociale."

Pour traduire scéniquement cet entrelacs, le dispositif (au Labo, avec sa petite jauge de 50 places) mettra acteurs et spectateurs sur le même pied, "avec un léger inconfort qu’on espère amusant". Une option de simplicité qui, dictée par la nécessité, "s’applique bien à ce contenu, à ces antihéros dramatiquement maladroits".

Bruxelles, Marni/Labo, du 25 au 28 avril et du 1er au 4 mai, à 20h (jeudi à 19h30). De 6 à 10 €. Infos & rés. : 02.639.09.82, www.theatremarni.com