musique Critique

En cette semaine de Pâques (congé de printemps ), désertée par la vie musicale, deux concerts firent sold out à Flagey, tous deux placés sous la bannière du pianiste Ivo Pogorelich. Celui-ci se produisait en récital jeudi (nous n’y étions pas), et en concert avec le Brussels Philharmonic placé sous la direction de Michel Tabachnik, vendredi. Une partie importante du public ayant pris des places pour les deux soirées, la seconde bruissait encore des échos de la première : "magistrale", "exaspérante", "bouleversante" selon les sensibilités, en tout cas, hors normes et captivante (au sens étymologique du terme : impossible de s’y soustraire ).

Avec le Concerto n°2 de Chopin au programme, le concert de vendredi était censé présenter l’artiste sous un jour plus policé, plus prévisible, en tout cas soumis au dialogue avec l’orchestre. On constatera qu’il n’en fut rien.

Le concert s’était ouvert sur "Verklärte Nacht" de Schönberg, une œuvre de jeunesse postromantique du genre qui ne fait pas mal, mais qui, bâtie en un mouvement (22 minutes) et destinée aux seules cordes, demande une mise au point méticuleuse, non seulement pour "sonner", mais pour créer et maintenir la tension dramatique qui la traverse. Malgré la réputation des pupitres, malgré l’énergie (compensatrice ?) du chef, on n’y est pas arrivé.

Sonorités inouïes

Mais, sans doute, les musiciens se réservaient-ils pour la suite. L’arrivée du pianiste - qui semble avoir connu des problèmes de santé - avait de quoi faire peur : pressant sa partition contre lui, hésitant sur l’itinéraire à suivre pour se frayer un chemin jusqu’au piano, passant de longs moments à ajuster la place et la hauteur de sa banquette, ainsi que la juste distance avec son tourneur de page (un héros), il lui fallut déjà s’appuyer sur la sollicitude de Michel Tabachnik pour mener à bien cette première étape. Le prélude orchestral prolongea la menace, l’entrée du piano, marquée par une suspension inédite, faillit déclencher le chaos, et pourtant il n’en sera rien, parce qu’en même temps que la bizarrerie des tempos, des accents, des rubatos, des silences, surgirent des sonorités inouïes, riches, puissantes, magnifiquement orchestrées, innervées par une inspiration jaillissante, tour à tour douloureuse, révoltée, apaisée. Le Larghetto, mené, sur des œufs, par un chef totalement connecté au soliste et l’orchestre à son chef, aboutit à une tension exceptionnelle avant que survienne la danse - libératrice en l’occurrence - de l’Allegro final. La pianiste a-t-il savouré l’ovation du public ? Pas sûr. Mais qu’il ait pu s’exprimer librement à travers ce concerto intensément partagé ne fait pas de doute.

Après ce Chopin de tous les dangers, Stravinski ressembla presque à une promenade de santé Michel Tabachnik connaît son "Oiseau de Feu" comme s’il l’avait écrit, il dirigeait évidemment de mémoire, tenant chaque son, chaque entrée, chaque musicien au bout de son regard et de ses mains. Et ce fut soudain l’enchantement, l’esprit de fantaisie et de poésie, la tension et le mystère. Découvrir une œuvre comme on la rêve, ça a aussi son charme.