Entretien

Jacqueline Harpman a mené toute sa vie un double métier. Elle est psychanalyste et écrivain. Elle nous a offert régulièrement de magnifiques romans comme "La Plage d’Ostende", "La Dormition des amants" et "Orlanda". Les éditions Mardaga viennent d’éditer un recueil de quelques textes rédigés par Jacqueline Harpman depuis trente ans et qui font le lien entre l’écriture et la psychanalyse. Des textes destinés d’abord à des universitaires mais très accessibles et passionnants. Nous l’avons interrogée à cette occasion.

Comment avez-vous concilié ces deux métiers apparemment si différents ?

Mais c’est la même chose ! Le lien, c’est ma curiosité de savoir ce qui se passe dans la tête des gens. C’est elle qui m’a guidée vers des études de psychologie et vers la psychanalyse. C’est elle aussi qui m’a tout "naturellement" amenée à imaginer des personnages. Même si je ne peux expliquer en quoi cette démarche est "naturelle". Elle l’est pour moi sans que je puisse la rationaliser.

La différence pourtant demeure ?

Pour beaucoup de gens, vu de l’extérieur, ce n’est effectivement pas la même chose. Il est évident, bien sûr, que l’écrivain doit inventer des façons d’être alors que le psychanalyste doit découvrir des façons de vivre. Mais il s’agit chaque fois de s’intéresser au fonctionnement mental, pour voir comment les choses s’arrangent ou pas entre elles, dans notre esprit.

Une différence pourrait être le transfert. Le transfert vers son analyste est essentiel dans la cure psychanalytique alors qu’il est absent dans l’écriture.

Mais non. Le transfert existe bien évidemment aussi dans l’écriture. Tous ces personnages que nous créons, dont nous relatons les faits et pensées, sont des composantes de nous-mêmes. Ils sont toujours en rapport avec Papa, Maman et tous nos souvenirs. Le transfert se passe certes autrement dans l’écriture, mais il est bien là. Si je raconte une bonne mère ou une méchante mère, cela sera toujours en rapport avec ma propre mère. Flaubert a bien déclaré que "Madame Bovary, c’est moi".

Dans le transfert analytique, le patient devient amoureux de son analyste.

Mais dans l’écriture aussi, je tombe amoureuse de tous mes personnages, même des méchants (même si ces derniers sont peu nombreux dans mes livres). Sans cet élan amoureux vers mes personnages, je n’aurais pas la force d’écrire sur ces gens. C’est cet amour pour eux qui entretient le désir de revenir vers eux et de revenir à ma table de travail.

Un bon transfert se termine par une rupture.

Dans la cure analytique, cela se passe en général de manière douce (il y a parfois des cas plus brutaux). Les deux participants, l’analyste comme l’analysé, se rendent tranquillement compte qu’ils ont fait le tour de la question. Dans l’écriture aussi, quand je vois que j’arrive au bout de mon histoire, je la quitte gentiment.

Le désir du psychanalyste rejoint-il celui de l’écrivain ?

Non. Le psychanalyste a le désir de comprendre son patient, l’écrivain veut le faire vivre.

L’écriture permet-elle le surgissement de l’inconscient ?

Bien sûr. S’il n’y avait que du conscient et du totalement et rationnellement construit, le livre serait sans intérêt pour moi. Il faut qu’il y ait, et qu’on sente, des arrière-plans, des zones inconscientes, pour qu’un livre soit, pour moi, intéressant.

Dans un des articles repris, vous écrivez qu’autant Proust vous passionne pour cela, autant le “Da Vinci Code” vous tombe des mains car il n’y a pas de place, là, pour des zones inconscientes.

Proust reste ma référence, entre autres pour sa relation à sa mère, comme il la raconte au début de "La Recherche". Le lien à la mère est notre fondement à tous. Et Proust montre bien la passion de l’enfant pour la mère et la réponse de la mère qui n’est jamais satisfaisante pour lui.

Dans un de vos articles, vous avez cette phrase magnifique sur Proust : “Il est plus proche de l’inconscient de chacun, qui comme le mien, comme le vôtre, va trébuchant, ne sachant pas trop ce qu’il fait, nous trompant sur ses projets, dupeur dupé qui chancelle et se retrouve pour un oui pour un non, les quatre fers en l’air.” L’écriture permet-elle de nous délivrer de nos démons, de faire une “cure” ?

L’écriture peut être une sorte de catharsis, une manière d’exorciser nos démons, mais uniquement le temps de l’écriture, car une fois la tâche finie, les démons restent là, en nous. Ils ne nous quittent jamais, sauf quand on meurt.

Quelqu’un sans névrose, sans démon, ne pourrait écrire ?

Mais personne n’est sans démon. Nous avons tous nos névroses et c’est nullement négatif car sans ces démons et ces névroses, nous serions tous pareils. Un homme sans névroses serait désespérément semblable à tous. Ce sont elles aussi qui font notre singularité.

A quoi cela sert de lire un livre ?

Ce n’est que le plaisir, le divertissement, qui le justifie. Rien de plus. Mais un plaisir qui doit correspondre à la personne qui lit, à ses goûts. Pour moi, Proust reste au centre. Je l’ai relu tant de fois que je crois parfois tout connaître et pouvoir anticiper chaque phrase. Comme pour Stendhal.

Vous citez la grande langue française classique. Vous regrettez sa disparition ?

Bien sûr, mais de temps en temps, je découvre encore un écrivain actuel avec cette belle langue.

Qui ?

Je ne le dirai pas.

Jacqueline Harpman, "Ecriture et psychanalyse", Mardaga, 24 euros.