Évocation

Le mot est, hélas, galvaudé. Pourtant, il s’applique si bien à Jacqueline Harpman. Elle était une grande dame, une très grande. Nous l’avions côtoyée pendant dix ans, chaque année, au déjeuner du prix Rossel où elle siégeait comme jurée. Elle impressionnait déjà par sa taille, sa chevelure de lionne, sa prestance. Mais aussi, bien sûr, parce qu’elle semblait voir mieux que quiconque dans les liens entre hommes et femmes, le flux des sentiments, les identités troubles, les couples, la question du genre. Elle aurait pu reprendre à son compte cet aphorisme de Jacques Lacan : "En amour, on ne donne que ce qu’on n’a pas" . Elle était aussi psychanalyste et l’est restée jusqu’au bout. Ses deux métiers d’écrivaine et de psychanalyste étant, disait-elle, la même chose (cf. ci-contre). La culture et les arts baignaient sa vie d’autant qu’elle vivait avec Pierre Puttemans, créateur de la mythique revue "Fantomas", architecte et amoureux du patrimoine.

Jacqueline Harpman impressionnait aussi par l’exigence de son écriture. Elle ne comprenait pas pourquoi tant d’écrivains actuels avaient abandonné le passé simple. Elle démontrait qu’une écriture classique était plus belle, lisible et passionnante que celles qui cèdent à la facilité. Elle avait une fascination pour Proust. "Pour moi, Proust reste au centre", disait-elle. "Je l’ai relu tant de fois que je crois parfois tout connaître et pouvoir anticiper chaque phrase. Comme pour Stendhal." Proust était aussi sa référence, "pour sa relation à sa mère, comme il la raconte au début de La Recherche. Le lien à la mère est notre fondement à tous. Et Proust montre bien la passion de l’enfant pour la mère et la réponse de la mère qui n’est jamais satisfaisante pour lui". Elle avait écrit un jour de Proust : "Il est plus proche de l’inconscient de chacun, qui comme le mien, comme le vôtre, va trébuchant, ne sachant pas trop ce qu’il fait, nous trompant sur ses projets, dupeur dupé qui chancelle et se retrouve pour un oui pour un non, les quatre fers en l’air".

Elle était membre du prix Rossel car elle avait remporté ce prix dès 1958, pour son premier roman, "Brève Arcadie". Elle multiplia ensuite les livres (une trentaine au total). Un de ses plus beaux, qui conquit un très large public, fut "La plage d’Ostende" paru en 1991. Emilienne, 11 ans, tombe amoureuse d’un homme mûr et bien plus âgé qu’elle Elle sut, dès le moment où elle le vit, que cet homme était l’homme de sa vie et qu’elle n’aimerait que lui. Battante mais naïve, elle fera tout pour conquérir et gagner Léopold. Autour de cet amour irréductible entre ces deux êtres, s’articule une société bourgeoise aimant les arts, les mondanités, qui fait sourire quelquefois par sa superficialité.

Harpman s’est toujours aventurée sans peur d’être "incorrecte", armée de son talent, dans les méandres du cœur. Ses romans sont moins importants pour leur intrigue que pour la force et la justesse des relations entre les personnages. Haine et amour s’y confrontent toujours à côté de la passion.

"Orlanda", prix Médicis 1996 est aussi un formidable roman, une réponse au roman "Orlando" de Virginia Woolf. Lors d’un long trajet en train, l’âme d’Aline va se loger dans le corps d’un jeune homme assis un peu plus loin. C’est le rêve, le fantasme de changer de sexe. Aline est une prof de littérature anglaise qui a su, depuis son adolescence, se conformer à l’image de jeune fille bien élevée que sa mère a fabriquée pour elle. Mais ce jour-là, sa part masculine, brimée depuis si longtemps, décide de s’enfuir dans un autre corps, un corps d’homme, pour pouvoir exister.

Citons encore dans ses nombreux romans, "Moi qui n’ai pas connu les hommes" (1995), l’histoire curieuse de quarante femmes retenues dans une cave depuis des années pour on ne sait quelles raisons, qui vont pouvoir sortir de l’enfer après le retentissement d’une alarme. Ou encore "La dormition des amants", prix du roman en Communauté française en 2002, l’histoire d’une princesse espagnole devenue épouse du roi de France et puis reine de France et qui affichait sa tendresse pour un jeune esclave eunuque qui partageait ses rêves et son intimité.

Jacqueline Harpman était née à Bruxelles le 5 juillet 1929. Elle vécut de 11 à 16 ans à Casablanca. Une partie de sa famille, dont son frère, fut déportée pendant la Seconde Guerre mondiale et ne revinrent jamais des camps de la mort. A Casablanca, elle étudia les langues modernes, notamment l’anglais et l’arabe avec une réelle passion pour la syntaxe, la grammaire et les classiques de la littérature.

Rentrée en Belgique, elle entreprit des études de médecine mais, en 1950, atteinte de tuberculose, elle dut passer plusieurs mois au sanatorium d’Eupen. Elle commence alors à écrire un roman qui ne sera jamais publié. Revenue à Bruxelles, elle reprend ses études de médecine et échoue aux examens à cause d’une appendicectomie. Elle décide alors de se consacrer entièrement à l’écriture de 1959 à 1966; elle travaille également pour le cinéma en tant que scénariste et dialoguiste. Elle participe aussi activement à des émissions radiophoniques et des critiques théâtrales.

Un différend l’ayant opposée à sa maison d’édition, Harpman reprit des études de psychologie à l’Université libre de Bruxelles. Depuis 1976, elle faisait partie de la Société belge de Psychanalyse; elle rédigea plusieurs articles dans la "Revue belge de psychanalyse". Toutefois, depuis 1986, elle était retournée à l’écriture pour notre plus grand bonheur.

A quoi sert un livre ?, lui avions nous demandé. "Ce n’est que le plaisir, le divertissement qui le justifie. Rien de plus. Mais un plaisir qui doit correspondre à la personne qui lit, à ses goûts. Moi, c’est Proust." Et à la fin d’"Orlanda", elle écrit : "Je n’ai jamais eu la prétention d’écrire des histoires moralement correctes".

Une grande dame, un grande écrivaine.