ENTRETIEN

Ce n'est pas tout de le dire. Chanson. Légère, grave, tendre, sensuelle, furie, consolatrice, la chanson est une fille, il faut savoir l'apprendre. Quoi qu'on en pense, cet art ne se fait pas rare, mais il n'a sans doute pas la visibilité qu'il mérite. Un qui la connaît bien, cette chanson, c'est Pascal Charpentier, Arlonais, compositeur, arrangeur, pianiste et, oui, chanteur. Il la connaît du devant de la scène comme de l'arrière, sous toutes les coutures les plus fines, comme en témoigne son nouvel album, joliment titré «3 minutes pour le dire...»

Pascal Charpentier a eu son heure glorieuse de chanteur, dans les années 80. Oh, pas qu'il l'ait vraiment cherché: classé dernier dans un concours au Forum de Liège en 1983, il est repêché pour représenter la RTB à la finale à Knokke; un an plus tard, il envoie une cassette au Festival de Spa qui sera le dernier. Il ne pensait pas être pris, il finit avec le Prix du public, le plus savoureux à la dégustation. Une carrière commence, sous le signe de la belle mélodie et du texte ciselé: «La chanson marchait bien, j'ai tourné pendant dix ans, mais c'est épuisant d'être chanteur. Pas le fait de chanter, mais tout ce qu'il y a derrière.»

Auto-merchandising

Maintenant, à 40 ans passés, il ne voit plus les choses de la même façon, l'envie reste, l'urgence s'estompe. Il connaît mieux le métier et voit arriver les pièges avec leurs gros sabots, «les pièges que tu te tends à toi-même, tout le merchandising que tu dois faire de toi-même. Et puis, il faut savoir dire non. A l'époque, c'était très difficile, il faut des années pour pouvoir dire non.»

Début des années nonante, Pascal Charpentier a dit non, non, mais pas trois fois non: «J'avais encore envie de chanson, mais plus sur le devant de la scène. Je voulais être derrière pour voir ce que cela faisait.» Le théâtre, le cinéma l'ont absorbé. Des musiques pour des longs métrages comme «La Répétition», où Catherine Corsini pousse Emmanuelle Béart dans les bras de Pascale Bussières. Des compositions pour le théâtre, 80 musiques de scène au total, dont «La Tectonique des sentiments» pour Eric-Emmanuel Schmitt, avec, à la mise en scène, Michel Kacenelenbogen, du Théâtre Le Public à Bruxelles.

Comédies musicales

Cinq musiques théâtrales sont encore prévues pour l'année prochaine, dont «Scènes de la vie conjugale», d'Ingmar Bergman, toujours pour Michel Bogen. Avec l'homme du Public, Pascal Charpentier a encore un projet pour 2008, une comédie musicale qui pourrait s'appeler «Mélina» et dont il devrait incessamment recevoir le texte, signé Eric Durnez. Le genre, il le connaît bien, pour avoir participé à la production d'«Emilie Jolie» au Cirque royal à Bruxelles, et à «Jésus-Christ Superstar» à Villers-la-Ville en 2004, dont il était chef d'orchestre et arrangeur. Il prépare une autre comédie musicale avec Baptiste Lalieu, alias Saule. Le théâtre, puis la comédie musicale, tremplin vers ce rêve qu'est, pour cet admirateur de Philippe Boesmans, l'opéra.

Trente mille albums

Pascal Charpentier n'a, cependant, jamais lâché sa chère chanson. Arrangeur, pianiste, chef d'orchestre au studio comme à la scène, il l'a été pour Alain Bashung, Christophe, Autour de Lucie dont le bassiste, Fabrice Dumont, dit Zébu, est parti fonder Télépopmusic, combo électro hexagonal qui a aussi embarqué notre Charpentier. «Une belle expérience, 30 000 albums vendus aux Etats-Unis.»

C'est au détour de la tournée de Christophe à Spa que le démon de la chanson vient à nouveau titiller Pascal Charpentier. Résultat, «3 minutes pour le dire...», 14 titres sonnant roots, influences Nick Cave, Lou Reed, Johnny Cash revendiquées. Les guitares sont traitées par Geoffrey Burton, un homme de la bande d'Arno, «pour son côté très sobre et Neil Young dans le son. Il était le guitariste d'«Emilie Jolie». On avait besoin de sous, on l'a fait, et on a fait pire!»

String Ensemble

Bert Gielen est au piano, Fender Rhodes, Wurlitzer, Minomoog, orgue Hammond avec cabine Leslie, Solina String Ensemble, non pas une concurrence pour Aubade ou Dim, mais un synthétiseur analogique pour gros sons orchestraux... «Cela me correspond parce que ce sont les sons de mon adolescence. Né en 62, j'avais un Solina String et un Fender Rhodes, que j'ai revendus parce que tout le monde disait que c'était démodé. Maintenant, on paie un prix fou pour ça. J'aime ces sons analogiques avec un peu de largeur, de gras. Le numérique manque de crasse.»

Plus de la moitié des textes sont écrits par des femmes, dont certains, comme «Filles soudain tombées des nues», on ne dirait vraiment pas, mais «c'est le regard d'une jeune femme de 27 ans, Myriem Akheddiou, sur ses pairs». Dans ce disque «de quelqu'un de mûr, qui a les pieds sur terre», beaucoup ont une consonance un peu tristounette, comme «J'ai froid», «mais ça se termine par «mon amour, prends-moi dans tes bras», en se disant qu'il y a moyen d'être sauvé par l'affection de quelqu'un. Je ne suis pas comme ça dans la vie, mais dans mes compositions, je suis mineur. Même là où les accords sont en majeur, on dirait du mineur...»

Et puis, histoire de contrebalancer les superproductions, tout, ici, est en prise directe. «On peut tout faire en studio. Moi-même, j'ai une fois chanté à la place d'une chanteuse qui représentait Chypre à l'Eurovision. Après, avec les machines, on a changé le timbre! On peut tout faire en studio, sauf l'intention, le coeur.»

Album «3 minutes pour le dire», Franc'Amour 129, Sowarex.

Pascal Charpentier en concert au café-théâtre la Samaritaine, à Bruxelles, du 6 au 10 juin (tél. 02.511.33.95), et aux Francofolies de Spa, Salon bleu du casino, le 21 juillet

Web www.francofolies.be.

© La Libre Belgique 2006